Le Mesnil Durdent à travers les siècles (2)

lundi 8 novembre 2021
par  Francis RENOUT
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Deuxième partie : le café épicerie

Les épiceries de village ont presque toutes disparu. Outre leur utilité pour la vie quotidienne dans un temps où l’on n’allait pas au supermarché de la ville voisine, elles représentaient, à elles seules, une bonne part de la sociabilité rurale. Les nouvelles du village s’y déversaient et s’y redistribuaient au même titre que la marchandise.

Le café épicerie du Mesnil Durdent n’est plus qu’un souvenir lointain, estompé par le temps qui passe inexorablement. Bien que quelques habitants s’en souviennent encore, il a quasiment disparu des mémoires. Les époques changent, les habitudes aussi.

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Histoire des divers propriétaires du café épicerie :

L’histoire de sa fondation démarre vers 1851 ou quelques années auparavant. Il faut dire qu’à cette époque, il y avait 154 habitants dans ce village et que les moyens de locomotion n’étaient pas les mêmes que maintenant. Le pic fut atteint en 1891 avec 175 habitants. En 2021, le café épicerie a disparu, mais les habitants aussi ! Ils ne sont plus que 18.

Ce café épicerie est une aventure familiale qui va perdurer jusqu’au début d’avril 1964, date à laquelle sa propriétaire décède. Que de monde a franchit sa porte pendant ces cent vingt ans !

L’aventure va donc commencer avec Louis Bonaventure Stalin vers le milieu du XIX ème siècle. Celui-ci est né au cours des années révolutionnaires, le 25 messidor de l’an IV (13 juillet 1796), au Mesnil-Durdent, dans une famille de laboureurs. Il est le dernier fils de François et de Susanne Rose Troude, mariés à Blosseville, le 4 juillet 1775. Il naît donc plus de vingt ans après le mariage de ses parents. Bonaventure est un prénom rare et peu populaire. Ses parents ont-ils voulu, avec ce prénom, lui souhaiter une bonne existence dès sa naissance ?

Quelques années plus tard, âgé de 27 ans, il se marie en ce village, le 28 novembre 1823, avec une veuve, Marie Anne Elizabeth Durosay, âgée de 50 ans. Vingt trois ans les séparent ; ce qui peut expliquer qu’ils n’eurent pas d’enfants. Ils sont tous deux cultivateurs. Cependant, Marie Anne décède en décembre 1836. Il se retrouve donc seul. C’est donc dans les années qui suivirent qu’il eût l’idée d’ouvrir son commerce de café épicier. On est en 1850. Sa nièce Agnès Célénie Stalin, âgée de 32 ans, alors tisserande, habite avec lui. Elle abandonnera son métier pour l’aider dans toutes les tâches inhérentes au commerce.

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Dans les chaumières, on filait, on tissait et la terre réclamait une main d’œuvre abondante. Si on se réfère à l’année 1861, parmi les cultivateurs, il y a le maire Paschal Angot , Pierre Taurin, Amand Doutreleau, Pierre Pruvel, Justin Famery qui employaient des domestiques et des servantes. On trouve des tisserands : Patrice Guerpin, Louis Ducroq, Eléonor et Evode Gruel, Frédéric Pesquet, Isidor Dulong, Nicaise et Justin Gruel qui travaillaient en famille avec leurs épouses et enfants. Il y a aussi quelques charpentiers : Hyacinthe Delabarre, Piere et Adolphe Tronel, Augustin et Frédéric Dupré, Eloi Dulong. Des journaliers Arsène Dulong, Savien Ducroq, Simon Saillot, Stanislas Lavisse se louent à la journée dans des exploitations fermières ou à la tâche dans les métiers du bâtiment. Des veuves, mères de famille, sont en majorité fileuses ou cultivatrices comme Marie Rocquigny, Caroline Paimparé, Marie Edde, Virginie Baudart, Anatolie Fortier, Henriette Hallebard, Rose Gruel, Dorothée Cressonnois et Rose Mollé. On peut donc penser qu’une majorité de ses habitants fréquente et s’approvisionne au café épicerie du village.

Les années s’écoulent paisiblement. Le 14 mars 1875, Louis Bonaventure décède en son domicile, âgé de 78 ans. C’est Justin Hubert Famery, époux de son autre nièce Colombe Mathide Stalin, qui est témoin.

Dès 1875, Agnès Célénie, héritière de son oncle, continue à faire vivre le seul commerce du village. Agée de 56 ans, célibataire, elle deviendra la seconde propriétaire du café épicerie familial. Quelques mois plus tard, elle loge sa nièce Irma Dumouchel, âgée de 33 ans. Par la suite, en 1886, c’est son neveu Louis Famery, domestique, âgé de 25 ans qui habite au même lieu.

Les années passent encore ! En 1891, Agnès Célénie est âgée de 72 ans. Elle est aidée dans son commerce par Louise Rose Famery, épicière, sa nièce, âgée de 30 ans. Celle-ci, née le 16 novembre 1860, au Mesnil Durdent, est la fille de Justin Hubert et de Colombe Mathide Stalin. Son père décédé en 1881, fut cultivateur et maire du village en 1866. Elle loge donc chez sa tante, endroit qui est aussi celui de son lieu de travail. On y trouve aussi son frère, Joseph Augustin, cultivateur, âgé de 26 ans.

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(Louise Rose Famery)

En 1894, le 21 juillet, Agnès Célénie, âgée de 74 ans, décède en son domicile. Célibataire, elle a fait héritière sa nièce Louise Rose Famery, qui prendra la suite de sa tante, dans l’unique commerce du village. Louise Rose, célibataire, est âgée de 33 ans. Elle sera la troisième propriétaire du lieu. En 1906, elle loge Gaston Famery, âgé de 9 ans, son neveu, et Justine Famery, âgée de 15 ans, sa nièce, qui est mentionnée comme « bonne ». Cette dernière l’aide dans les tâches quotidiennes.

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(liste des mariages entre 1903 et 1932)

En 1909, le 4 mai, on célèbre le mariage de Justine avec Désiré Jules Varnier. Après être passé devant Monsieur le maire, à 10h, toute la famille se retrouve dans la petite église Saint Aubin du village. On peut imaginer que la fête se poursuit dans la cour du café épicerie, sous les pommiers en fleurs, comme sur la peinture d’Albert Fourié. Le repas, en général, s’étire en longueur. Le dîner est interrompu par « le coup du milieu », trêve où l’on cesse de manger, pour boire du calvados pour titiller l’appétit. C’est le fameux trou normand ! Autrefois, personne n’oubliait cette coutume normande lors d’un repas de famille. Il était indispensable de le boire « cul sec ».

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Les jeunes mariés s’installent au café épicerie chez leur tante. Pas de problème de place, car cette maison construite en briques, à un étage, couverte en ardoises, est composée de dix pièces. Située au bout du village, entourée d’une cour plantée de pommiers, on y accède par un chemin pavé en grès du pays. Sur le pignon s’étalent les branches de quelques poiriers. Au rez de chaussée, sur l’arrière de l’habitation, se trouve le café et l’épicerie, dans deux pièces distinctes, traversées par un couloir. Pendant que Justine s’active avec sa tante Louise au café épicerie, Désiré Jules est domestique chez un certain Varnier. Gaston Famery, alors âgé de 14 ans, est vacher au même lieu.

En 1921, la famille Varnier n’est plus au Mesnil Durdent. Ils se sont installés à quelques distance à Ermenouville. C’est une autre nièce de Louise Rose, Jeanne Marie Léonie Famery, fille de François Justin et de Marie Louise Brainville, qui se retrouve employée de commerce. C’est la dernière fille de ce couple et aussi la sœur de Justine.

Dans la chambre de Louise Rose est accroché au mur, un tableau représentant un escrimeur. C’est le portrait de son frère Frédéric Hubert Famery, décédé en juin 1903, à Honfleur. Il fut professeur d’escrime dans cette ville côtière très réputée. Un journal local rapporte un fait le concernant : le 5 février 1881, à Jumièges, Frédéric-Hubert, alors soldat au 130e RI, se rend maître d’un cheval emballé attelé à une voiture.

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(l’épicerie en 1908)

En 1926, le 16 novembre, Louise Rose Famery décède en son domicile. Elle sera inhumée au cimetière local où son tombeau subsiste encore. Demeurée célibataire, elle fit héritière du café épicerie, sa nièce Jeanne Marie Léonie, qui en deviendra la quatrième propriétaire. Celle-ci est mariée depuis deux ans avec Ambroise Léon Videcoq, qui est tour à tour menuisier chez son père à Sainte Colombe, cultivateur et enfin cafetier. Entouré de leurs deux fils nés en 1925 et 1932, les années passent paisiblement dans le café épicerie. Au cours de l’hiver 1936, Ambroise Léon chute dans une mare, située dans la ferme d’Henri Léon Caumont, son cousin, où il travaillait, en voulant sauver un cheval qui s’y noyait. Le climat est plutôt doux mais très humide. Il s’ensuivit une pneumonie qui ne pût être soignée ! Agé de 40 ans, il décède à son domicile, le 8 février 1936.

A cette époque, en 1936, Jeanne Marie a une employée de commerce : Cécile Hamel. Agée de 23 ans, elle est originaire du Bourg Dun. Orpheline de père à l’âge de deux ans, elle est placée comme domestique à l’âge de 13 ans, en 1926. Le village était alors composé de 19 maisons, habitées par 18 ménages, dont un total de 63 habitants. Il y avait les familles Lejeune, Losay, Caumont, Videcoq, Cauchye, Loue, Gruel, Dulong, Lepelletier, Stalin etc.

Toutes deux continueront à faire vivre la café épicerie jusqu’au décès de Jeanne Marie, le 3 avril 1964. C’est à cette date, cent vingt années après son ouverture, que fermera l’unique commerce du plus petit village de Seine Maritime.

Le café épicerie de campagne aux XIX et XX ème siècle :

Si aujourd’hui, l’épicerie apparaît plutôt comme une solution de dépannage ; dans les années 1950, c’était un commerce où on y trouvait de tout.

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Ayant bravé le temps, ce café épicerie familial, était installé dans la maison d’habitation de ses divers propriétaires. On y vendait de l’huile, du pétrole, du café, de la chicorée, du sucre, des pâtes, du riz, de la farine, des bougies, différentes graines et féculents, des cartes postales etc.

On y faisait la régie des tabacs en y vendant le tabac à priser ou le cube de tabac. Comme la plupart des fumeurs roulaient eux-mêmes leurs cigarettes, le tabac étaient aussi vendu en vrac et pesé sur une petite balance prévue à cet effet. On évoque un temps où le tabac était indissociable de la vie paysanne.

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(balance pour peser le tabac)

Quand on entrait dans la boutique, les odeurs de notre enfance, comme le café, les épices, embaumaient les lieux. On passait obligatoirement par le comptoir pour la commande. Sur celui-ci était posé des bonbonnes de confiseries convoitées par les enfants. Il y avait aussi la balance de Roberval à deux plateaux suivie de ses petits poids en fonte de toutes tailles.

Les marchandises étaient entreposées sur les étagères en bois. Le cahier tenu par le commerçant comptabilisait les achats, qui étaient réglés en espèces, en fin de mois, au moment de la paie. Même le martinet faisait partie du « trésor » de l’épicière.

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Dans la pièce d’à côté, il y avait le café ou plutôt « le bistrot ». C’était un lieu convivial, où se rencontraient les habitants du village, après leur journée de travail ou dès qu’ils avaient un peu de temps libre, tandis que les femmes restaient à la maison afin de préparer à manger, de broder ou de coudre. Comme le coût de la vie était différent, les femmes raccommodaient et remaillaient les vêtements détériorés. La télévision n’existait pas encore vraiment dans les années 1960, du moins pas chez les ouvriers. C’était un lieu d’échange concernant les nouvelles locales. Mais c’était aussi l’endroit, où partait une grande partie de la paie ! Les tournées d’alcool divers étaient rythmées, suivant les parties de cartes ou de dominos. Un vocabulaire spécifique normand désignait les différents dominos : il y avait le « couche-tout-nu » ou « bianchinette » : le double blanc ; « l’asticot tout chaud » : l’as ; « le doublle tré » : le double trois ; le « catouille ma tout cha » : le double quatre et un dernier exemple : « la mé coche et ses douze teïtes » : le double six.

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Les cafés et épiceries de jadis :

http://belcaire.over-blog.com/article-les-cafes-et-epiceries-d-antan-a-belcaire-pays-de-sault-51943144.html

Au début du XX ème siècle, une des pièces de l’étage servait de mairie.

Au Mesnil Durdent comme dans les environs, il était organisé une fête par village. Depuis très longtemps, un pèlerinage avait lieu chaque année en juin en l’honneur de saint Onuphre. Le 19 juin était alors jour de fête et tous les chemins du village étaient envahis par les pèlerins, leurs carrioles et leurs chevaux. D’autres occasions permettaient aussi de faire la fête comme sur cette photo prise devant le café épicerie en 1943.

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Vers le milieu du XX ème siècle, ou peut-être quelques années auparavant, fut installée une cabine téléphonique dans le couloir entre l’épicerie et le café. A cette époque, il n’en existait pas d’autres, accessible au public, en dehors des bureaux de poste.

En 1964, après le décès de Jeanne Marie Léonie Famery, le café épicerie a fermé définitivement ses portes aux habitants du village. Il a été vendu à Etienne Lalou, journaliste, producteur de télévision et auteur de livres. Il ne pouvait pas rêver d’un lieu plus paisible.

F.Renout
(Administrateur cgpcsm)

Sources :
Archives départementales de Seine Maritime
Mémoire familiale
Photos du café épicerie : collection familiale


Documents joints

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