Les carriers du Pays de Caux

vendredi 1er mars 2019
par  Francis RENOUT
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Il y a 35 millions d’années, la mer recouvrait toute la région, ce qui explique la présence d’une grande quantité de sable. Lorsque la mer s’est retirée, à certains endroits le sable s’est solidifié pour donner le grès.

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Dès le 13ème siècle le tuf se fait rare ; on a dû utiliser le grès. Cette roche excessivement dure n’était pas utilisée auparavant faute d’outils suffisamment robustes et de techniques de taille. Il se peut que la guerre de 100 ans et son brassage des populations ait importé une technologie pour le tailler.

Les sources archivistiques sont encore plus dispersées et moins abondantes que celles concernant la pierre urbaine. Pour le Moyen Age, il s’agit surtout des tabellionages et des terriers. Le livre des Jurés de Saint-Ouen de Rouen, du XIIIe siècle, ne fournit aucun renseignement sur la pierre ou sur les carrières alors qu’on y trouve de nombreux détails sur diverses activités rurales. Les sources sur les XVIIe et XVIIIe siècles sont nettement plus abondantes, en particulier celles qui concernent les châteaux et les presbytères dont les comptes de construction donnent une meilleure idée des lieux d’extraction en activité.

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Le grès, une roche très dure, bleue, grise ou rose, était exploité localement dans des carrières à ciel ouvert (Gueutteville les Grès, Malleville les Grès) qui furent fermées au début du XXème siècle. C’est une pierre non gélive, insensible au froid. Quasi indestructible - elle résiste à 1500° - ce qui en a fait PNG - 1.1 Mo un matériau très recherché. Le pan de bois (colombage) qui symbolise l’habitat normand est loin d’être le mode de construction le plus répandu dans notre région. En Pays de Caux, le grès, le silex et la brique sont utilisés dans les constructions traditionnelles. Ces matériaux disponibles localement décorent les façades PNG - 1.2 Mo et les pignons de motifs polychromes (château d’Auberville la Manuel). Ils servent aussi à paver des rues, construire des églises et des châteaux. Condensant la vapeur d’eau lors des variations de température, le grès n’est employé dans les maisons que pour les soubassements, les encadrements des fenêtres et des portes ou en appareillage dans les murs.

Certains blocs de grès et poutres sont sculptés, de blasons, personnages, histoires. Sur le bord des routes ou dans les cimetières, vous pourrez PNG - 680.8 ko admirer de remarquables calvaires en grès sculptés. Dans les églises, fonds baptismaux ou piliers sont des chefs-d’oeuvre (piliers intérieurs de l’église de Veules les roses). Dans la chapelle de Fontaine le Dun on a retrouvé PNG - 939.9 ko une pierre tombale du 14è siècle en grès qui serait l’utilisation connue la plus ancienne. A Saint Pierre le Viger, existait une usine de toile émeri, produit fabriqué à partir du grès.

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Voici l’ extrait d’un écrivain qui sublime la mémoire d’un métier ancestral :

« Mon père ne voulait pas que je sois carrier. Il a tout fait pour que je ne le sois pas car il savait que les carriers mouraient jeunes. » « Le métier de carrier était dangereux. Il y a eu beaucoup de jambes cassées. Quand vous aviez un bloc en équilibre et que vous tentiez avec de grands morceaux de bois de le conduire vers le chantier, il y avait des manœuvres plus ou moins bien synchronisées et ce sont souvent les membres qui étaient cassés. » « Les carriers étaient fiers de leur métier, de leur état. Ils étaient fiers d’être des hommes libres. Ils gagnaient leur vie en fonction de leur courage et de leur capacité. »

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Au XVIII ème siècle, l’exploitation du grès devient de plus en plus importante, sous l’impulsion de Napoléon Bonaparte, vers 1800. Puis, peu à peu, la production de grès a diminué au fil du temps, concurrencée entre autre, par le macadam, pour recouvrir les rues.

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Les carriers, tailleurs de pierre ou piqueurs de pavés :

Les carrières étaient à ciel ouvert. Le métier de carrier était usant, difficile et dangereux. Beaucoup d’entre-eux mouraient jeunes, à cause des poussières de la silice cristalline. Souvent, entre 35 et 45 ans , comme constaté sur l’étude que j’ai effectuée sur la carrière de Gueutteville les grès (fin du XX ème siècle, début du XXI ème siècle). Ces personnes étaient atteintes de cancers broncho-pulmonaires.

Les carriers disposaient de quelques abris pour s’y abriter, se reposer ou se réchauffer. On y entreposait aussi les outils qui coûtaient très chers.

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Les carriers abattaient les blocs de grès en mettant des coins dans les fentes et en tapant dessus. Ceux-ci tombaient ensuite sur le sable, puis ils étaient débités en plusieurs blocs. Les tailleurs de pierre ou piqueurs de pavés prenaient ensuite le relais. Cette roche ne se taille que fraîchement sortie de terre avant que la perte de son humidité ne la durcisse. Les outils étaient souvent ramenés à la forge pour leur donner du tranchant.

Les carriers donnent des noms aux différentes qualités de grès : le grès pif (vif), le grès paf (franc), le grès pouf (maigre), d’après le son que rend le marteau quand on frappe dessus.

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Les outils du carrier :

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http://ruedeslumieres.morkitu.org/apprendre/outils_carrier/manuel/index_manuel.html

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http://mes.marteaux.free.fr/41%20Outil%20carrier.htm

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La déclaration du Roi Louis XVI, du 17 mars 1780, est sans doute le texte le plus ancien concernant les carrières. Elle marque le début d’une codification des dispositions, fort peu contraignantes à l’époque, régissant les lieux appelés "carrières".

Peu après, la loi du 28 juillet 1791 prévoit notamment qu’il n’est rien innové à l’extraction des sables, craies, argiles, marnes, pierres à bâtir, marbres, ardoises, pierres à chaux et à plâtre, tourbes... qui continueront d’être exploités par les propriétaires, sans qu’il soit nécessaire d’obtenir une permission.

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La carrière de grès de Gueutteville les grès :

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La carrière de grès de Gueutteville les grès ferma en 1918. Elle comptait 60 ouvriers en 1912. Jean Couiller, domicilié à la Chapelle sur Dun, que j’ai bien connu dans le passé, se souvient que très jeune, il a effectué ce travail pénible et dangereux. A tout moment, les ouvriers pouvaient être ensevelis par des glissements de sable. Jean Couiller fut lui-même enseveli, mais il put être sauvé ; ce qui ne fut pas le cas de son patron Rémy Leborgne. Ce dernier décéda quelques jours plus tard.

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A cette époque, où les loisirs étaient rares, les ouvriers devaient certainement se retrouver après leur journée de travail, pour se désaltérer et se réchauffer, chez le cafetier du village, qui était Jules Frédéric Fleury. Pour l’anecdote, Jules Fleury était âgé de 72 ans en 1895 et son épouse Béatrice Léocadie Sevestre, de 27 ans. Quarante cinq années séparaient les deux époux. Ceux-ci eurent au moins trois enfants en 1895, 1897 et 1902. En 1902, Jules Fleury était alors âgé de 79 ans. Vers 1906, c’est Emile Grout, âgé de 44 ans, ancien carrier, qui devient cafetier, avec son épouse Maria Desmarais.

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En 1869, on commence à trouver la trace des carriers dans les registres de ce village. Parmi les marchands ou entrepreneurs de carrière, on retrouve Grandsire Augustin Célestin (entre 1869 et 1888), Heneaux Florent Emmanuel (entre 1891 et 1900), Pupin François ( entre 1904 et 1908).

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Tous les employés étaient en partie originaire de Gueutteville les Grès, où ils vivaient avec leur famille, ainsi que des villages aux alentours.Trois d’entre-eux font l’exception : Heneaux Florent Emmanuel (entrepreneur), Zardée Joseph (contremaître) et Zardée Emile. Ceux-ci sont originaires de Belgique et des Ardennes. Les frères Zardée sont nés à Fépin en 1852 (Joseph) et 1862 (Emile), fils de Constant, ouvrier ardoisier, et de Geneviève Ridoz. Joseph se marie, le 16 mars 1878 à Pouilly sur Meuse, avec Marie Rosalie Guichard. Florent Emmanuel Heneaux, né le 18 mai 1848, à Andenne, en Belgique, se marie le 31 mai 1878, à Wizernes, avec Flore Rémy, dont il aura deux fils nés à Letanne. Coincidence, Pouilly sur Meuse se trouve à quelques km de Letanne ! Ce sont-ils connus à cette période en 1878 ou plutôt à Fépin quelques temps plus tard ? Et pourquoi à Fépin me direz vous ?

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Fépin, petit village de 270 habitants, bordé par la Meuse, est une commune des Ardennes. Hors, dans ce village, on y exploite le grès qui fournit des moellons pour la construction et des pierres pour l’entretien des routes. C’est donc, en ce lieu, qu’ils commencèrent l’expérience de ce métier de carrier. Puis, après 1889, ceux-ci arrivèrent dans le Pays de Caux. Je ne saurais vous dire pourquoi !

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On constate le décès de plusieurs carriers, âgés de 28 à 50 ans sur la période de 1892 et 1912 : Grandsire Célestin, Durozay Michel Augustin, Zardée Joseph, Heneaux Florent Emmanuel, Leclerc Théodule Alexandre, Zardée Emile, Dufour Auguste Joseph. Ceux-ci étaient certainement atteints par la silicose.

Aujourd’hui, ces carrières ont été rebouchées. Ne sont visibles que des creux et des bosses recouverts d’herbes.

F,Renout
(Administrateur cgpcsm)

Sources :

Regards Cauchois (Association sur le patrimoine de Saint Valéry en Caux)

Recherches personnelles sur les archives de Seine Maritime (carriers et leurs familles)


Documents joints

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