Joseph Clément BRICHE, prêtre martyr de la révolution Française (1)

vendredi 17 juin 2022
par  Francis RENOUT
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(Première partie : sa vie de la naissance à sa mort)

La révolution française est une période sombre dans l’histoire de l’église catholique. En avril 1792, les vœux religieux et les congrégations religieuses sont interdits. La constitution civile du clergé force les membres de l’église à jurer sur la constitution et à devenir des fonctionnaires élus par l’assemblée. Ceux qui refuseront, seront passibles d’exil, d’emprisonnement ou de mort. Le clergé se retrouve ainsi divisé entre les jureurs et les réfractaires restés fidèles au pape Pie VI. L’église en général et les prêtres réfractaires vont alors subir le martyre, et souffrir lourdement de ces événements. Ce fut le cas de Joseph Clément Briche, dont le souvenir est toujours présent dans notre région, à Dieppe.

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(église de Vattierville)
Histoire de la famille Briche :

L’enfance de Joseph Clément Briche se situe dans un très modeste hameau de Vatierville nommé Brémond. Vatierville, traversée par la rivière l’Eaulne, village entouré par les communes de Callengeville, Ménonval et Sainte Beuve en Rivière, est situé à deux lieues environ (9 km) au nord-ouest de Neuchâtel en Bray.

Parmi les habitants du hameau de Brémond, où se côtoient quelques fermes, habite la famille Briche. Cette famille s’y trouve depuis le milieu du XVII ème siècle. L’arrière grand-père de Joseph Clément, Pierre y naît en 1673. Exploitant une des fermes, ses ancêtres sont tour à tour tisserand, herbager et boucher.

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(plan cadastral de Vatierville)

Clément Briche, âgé de 34 ans, se marie le 20 juin 1761, à l’église Saint Pierre, à Vatierville, avec Anne Beuvain. La cérémonie est célébrée par l’abbé Bullot qui dessert le village depuis quarante ans. Tous deux travaillent sur l’exploitation agricole avec l’espoir d’un bel avenir devant eux. Une fille, Anne, naît de leur union, le 26 mars 1762. Malheureusement, leur bonheur est de courte durée car, quelques jours plus tard, le 10 avril de la même année, son épouse décède, âgée seulement de 26 ans.

Veuf avec un enfant certainement élevé par ses grand-parents, Clément se marie en secondes noces, le 9 novembre 1762, à Fesque, avec Magdeleine Feuillet, âgée de 39 ans ; soit sept mois après le décès de sa première épouse. Petits cousins, ils ont comme ancêtres communs Jean Briche et Anne Bostel, arrière-grands parents de Clément. Clément est boucher entre 1762 et 1795.

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(acte de mariage en 1762)

De cette union vont naître deux fils : Joseph Clément le 20 août 1764 et Pierre le 23 octobre 1766.

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(baptême en 1764)

Quelques années plus tard, Joseph Clément fréquente l’école de Vatierville, tenue par l’abbé Bullot ou son clerc. Par cette instruction élémentaire, complétée par une éducation chrétienne, celui-ci manifeste des aptitudes pour une vocation sacerdotale. L’abbé Bullot l’initia à la connaissance de la langue latine. Plus tard, il l’envoie poursuivre ses études à Londinières, bourg normand de 700 habitants, situé à moins de deux lieues de son village natal. Pourquoi à cet endroit ? Il s’avère que l’abbé Jacques Antoine Bessin, qui dessert ce bourg, est le cousin de Clément Briche.

En 1784, après la nomination de l’abbé Jacques Antoine Bessin comme prêtre de Martin Eglise, par le cardinal de la Rochefoucault, Joseph Clément, âgé de vingt ans, prit le chemin de Rouen. Il se présenta et fut accepté au séminaire Saint Vivien pour y commencer ses études philosophiques et théologiques afin de recevoir la préparation au sacerdoce. Ce séminaire était dirigé par le père Pottier, originaire du Havre.

Sa vie de précepteur :

En 1785, le 12 mars, veille de la passion, il reçut la tonsure dans la chapelle de l’archevêché par le cardinal de la Rochefoucauld. En cour d’année, en septembre, il est envoyé à Martin Eglise près de son cousin l’abbé Bessin. Il est alors désigné comme percepteur des enfants de la famille Hellouin De Ménibus.

Le point commun entre Vatierville, Londinières, Fesque et Martin église, lieux où l’on retrouve la présence de Joseph Clément est l’Eaulne. Cette rivière d’une longueur de 45 km, traverse dix neuf communes, de Mortemer à Arques la Bataille. De nombreux moulins jalonnaient sa vallée verdoyante.

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(Château de la famille Hellouin de Ménibus)

La famille Hellouin De Ménibus est originaire de la Manche où il y a le domaine dont elle a pris le nom : Mesnil-bus. Au cours des siècles, elle occupera des situations prépondérantes et mérita de nombreux honneurs. En 1785, Laurent Alexis Claude Hellouin De Ménibus, âgé de 39 ans, époux de Charlotte Elizabeth De Fauterau qu’il a épousé le 10 mars 1773, à Dieppe, habite Martin église. Ce seigneur a quatre fils : Alexis Aimé 10 ans, Alphonse Charles 9 ans, Armand Nicolas 7 ans et Antoine Louis 5 ans. Ce sont de jeunes enfants, dont le précepteur eut à déployer plus de patience que de science. Pendant six ans, jusqu’en 1791, Joseph Clément s’acquitta de son rôle.

Le 19 septembre 1789, Joseph Clément devient diacre suite à l’ordination faite par Monseigneur de Vintimille. On retrouve cette mention de diacre et sa signature en bas de l’acte de mariage de Nicolas Louis Aubin Tassou et de Marie Marthe Paquet, le 8 février 1790, à Martin Eglise. Tassou était le fermier du seigneur De Ménibus. Celui-ci avait un frère prêtre, qui vécut d’abord caché pendant la révolution, puis passa en Angleterre et qui revint en France.

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(mariage de Nicolas Tassou et Marie Marthe Paquet en 1790)

Malgré les incertitudes du lendemain et les dangers qui menaçaient déjà, Joseph Clément sollicita l’honneur de recevoir la prêtrise. A cette période, l’archevêque de Rouen était à Paris, où il continuait de défendre les droits de l’église. L’abbé Briche se vit dans l’obligation de se rendre à Evreux pour y être ordonné. L’ordination eut lieu le 17 décembre 1790.

Joseph Clément va ensuite en son village natal, à Vatierville, pour y célébrer sa première messe. Dans l’église, il retrouve l’abbé Bullot, sa famille et tous les habitants du lieu. Il rejoint ensuite son poste à Martin Eglise. Là également, son cousin l’abbé Bessin, ses élèves et leurs parents ainsi que les paroissiens du village, assistent à sa première messe en tant que prêtre.

Le 27 décembre 1790, la constitution civile du clergé est promulguée. Un dimanche de février 1791, les officiers municipaux se présentent à l’église lors de la messe. Ils viennent enregistrer la soumission du clergé à la nouvelle loi. L’abbé Bessin prêta sans résistance le serment schismatique. Joseph Clément Briche refusa de s’y soumettre. Les vrais fidèles résolurent de le suivre.

La famille Hellouin De Ménibus du se résoudre à partir afin d’éviter d’être arrêté. Le père et les quatre enfants embarquent à Dieppe et vont se réfugier en Angleterre. Quand à l’épouse, elle se réfugie à Rouen chez son frère demeurant rue du faucon. Pendant ce temps, le château est devenu un bien national et les meubles sont vendus. L’abbé Briche n’a plus d’endroit pour se réfugier, ni pour dire la messe.

Sa vie d’errance :

Cependant, auprès du château, il y avait une grande ferme. Sous la cuisine, se trouvait une vaste cave qui communiquait par un souterrain avec la cave du château. C’est là que Joseph Clément décide de se retirer pour y habiter et réunir les habitants de Martin Eglise pour y dire la messe. La situation n’était pas simple ! Surveillé par les autorités, épié par les dénonciateurs, il se résolut à partir.

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(pont de la vierge à Martin église)

Il changea de vêtements pour se transformer en valet de ferme. Il changea aussi son nom et se fit appeler « la Colombe ». Le soir de son départ, il alla se réfugier à la ferme de la famille Tassou. Celle-ci était éloignée du village et bordé par le chemin qui conduit de Martin Eglise à Arques la Bataille. La forêt et la rivière l’Eaulne étaient toutes proches. Grâce au dévouement du fermier, Joseph Clément trouva un abri pour l’hiver. En dédommagement de son hospitalité, le prêtre allait travailler quelques heures dans les champs, conduire les chevaux à la forge ou charrier le grain au moulin. Pendant que Marie Marthe, la fermière, préparait le repas, celui-ci, assis au coin de la cheminée, s’occupait de la fille Tassou prénommée, elle aussi, Marie Marthe, qu’il avait baptisée le 6 mai 1791. Au printemps, la surveillance devint partout plus minutieuse. De peur d’être dénoncé, il se résolut à se retirer dans la forêt voisine, très touffue et presque sauvage, qui lui servit de refuge. Son occupation de prêtre errant fut de se construire une cabane pour s’y abriter. Chaque jour, le fermier lui apportait quelques provisions.

Sentant de nouveau le danger, il décide de partir vers son village natal, en évitant les centres et les routes, voyageant de nuit plutôt que de jour, en longeant le bord de la rivière ou en allant à l’intérieur des bois. Après quelques jours de marche, il aperçoit le clocher de l’église de Vatierville. Il va directement au hameau de Brémond où habitent ses parents. Couvert de poussière et de boue, les traits altérés par la fatigue et les privations, il est accueilli par les siens qui le réconfortent.

En septembre 1792, après deux mois de réflexions, il décide de quitter les siens et son village. Il retourne sur ses pas, à Martin Eglise, chez la famille Tassou où il demande l’asile pour une nuit. Le lendemain, il chercha un moyen pour être conduit à Dieppe. Il ne voulait surtout pas y aller seul de peur d’être reconnu. C’est l’ancien maire, Charles Delétoille, cultivateur au hameau de Thibermont, qui l’emmena dans sa charrette. Au passage, il revoit avec tristesse et nostalgie le château des Hellouin De Ménibus. La charrette traversa ensuite les marécages formés par les sinuosités de l’Eaulne et les vignobles qui couvrent la côte. Ils arrivent enfin à la porte bonne nouvelle, à Etran, où on leur accorde l’autorisation d’entrer dans la ville. Joseph Clément est déposé chez l’armateur Sevry où commence sa vie de prêtre caché.

Sa vie cachée à Dieppe :

Avant la révolution, il y avait trois paroisses à Dieppe : Saint Jacques, Saint Rémy et Neuville le Pollet. Trente ecclésiastiques résidaient dans la ville. A l’arrivée de l’abbé Briche, il n’y avait plus que trois prêtres et un diacre ; la révolution étant passée par là. Les églises étaient ouvertes mais ne servaient plus au culte.

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(Dieppe au XVIII ème siècle)

Joseph Clément Briche avait demandé l’asile à l’armateur Louis Augustin Nicolas Sevry. Celui-ci était très fortuné et habitait une somptueuse habitation. Il possédait dix huit navires munis d’un important équipage : navires pour la grande pêche, les voyages lointains et la guerre de corsaires. L’ensemble de cette flotte était estimée à deux millions ; un chiffre considérable pour cette époque.

Agé de 24 ans, Louis Sevry s’était marié le 15 octobre 1776, à Dieppe, avec Marie Madeleine Anne Constance Demeiller. De cette union, le couple aura quatorze fils et une fille Marie Angélique Constance, née le 4 juillet 1783.

Dieppe est le lieu de passage des prêtres insermentés promis à la déportation. Du 2 au 8 septembre 1792, 1651 prêtres sont partis vers l’Angleterre. Plus de deux cents prêtres avaient été accueillis dans la demeure de Louis Sevry : des fugitifs, des exilés. Ceux-ci , cachés, attendaient que leurs passeports fussent en règle avant de traverser la mer. Un jour, malgré l’obtention des passeports, les prêtres se virent refuser l’autorisation de partir. La nuit suivante, sans s’inquiéter des décrets et des menaces, l’armateur Sevry fit appareiller un de ses vaisseaux pour l’Angleterre.

https://histoire-image.org/fr/etudes/veto-roi-decret-pretres-refractaires-juin-1792

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L’abbé Briche, quant à lui, n’avait jamais eu l’intention de fuir. Peu de temps après son arrivée, il se mit à baptiser, à marier ou à célébrer la messe. Ces actes nécessitant des témoins, l’exposèrent à de sérieux dangers.

Clandestinement, un fils Sevry servait cinq à six messes chaque matin. La persécution devenait chaque jour plus terrible. La messe ne pouvait plus qu’être célébrée la nuit. Marie Angélique Sevry, fille de Louis, parcourait les rues de la ville, munie de gants blancs. Ce signe suffisait pour prévenir les fidèles.

Au printemps de l’année 1793, compromis gravement par les facilités qu’il avait données aux prêtres pour passer en Angleterre, noté comme suspect et réfractaire au nouveau régime, l’armateur Louis Sevry fut arrêté et ses biens confisqués. Il fut alors conduit à Strasbourg, condamné à mort et enfermé dans la forteresse. Suite aux mauvais traitements endurés pendant le trajet, on dut le transporter à l’hôpital. Il y mourut la veille du jour où il allait être guillotiné, le 21 octobre 1794, âgé de 42 ans. C’est en vain que son épouse, entourée de ses enfants, avait imploré la clémence du juge.

Le 11 février 1793, le directeur du jury d’accusation du tribunal du district rendait une ordonnance à l’encontre des quatre ecclésiastiques nommés Michel Léocade Delaporte, Lacher, Lefrançois et Fauconnier. Ils furent incarcérés le 13 février et condamnés. A partir de ce moment, Joseph Clément Briche restait le seul prêtre de la ville de Dieppe. La maison Sevry fermée, il lui fallut chercher ailleurs une hospitalité.

Plusieurs chrétiens lui ouvrirent leur porte : Elizabeth Houllevigue, 45 ans, fripière, rue des cordonniers ; Jean Baptiste Feuillet, 57 ans, marchand de poterie, rue du mortier d’or ; Jacques Romain Pointel, 66 ans, marchand de dentelle, grande rue ; Jean Baptiste Félix Blanquet, 59 ans, épicier, grande rue ; Thomas Joseph Thoumire, 70 ans, homme de loi, rue Pelleterie ; Abraham Vasse, 52 ans, armateur, habitant sur le quai à la vase.

Une fois par mois, Joseph Clément a rendez-vous avec son frère Pierre, qui faisait le trajet de Vatierville à Dieppe ou à Martin Eglise, à dos d’âne, pour avoir des nouvelles. Il y avait neuf lieues de distance (plus de 40 km). A cette époque, les chemins étaient plus ou moins praticables.

Au cours de son apostolat en ville ou à la campagne, l’abbé Briche fit 32 baptêmes et 38 mariages. A Offranville, il se rendait chez le laboureur Pierre Vallée. Celui-ci s’était marié le 22 ventôse de l’an II (12 mars 1794), à Offranville, avec Marguerite Buchy. La cérémonie ayant été célébré à la mairie devant le citoyen Jean Boulan. Tout laisse à penser que la cérémonie religieuse fut célébrée par l’abbé Briche.

A Belleville sur Mer, c’était chez le couple Pierre Dominique Fréchon et Marie Thérèse Legrand dont le fils fut baptisé. Leur fille Marie Anne Thérèse, née le 26 juillet 1785, se rappelait toutes les circonstances qui a marqué le séjour de l’abbé Briche. Elle distribuait aux fidèles paroissiens de Belleville sur Mer une sorte d’image, qui par effet d’ombre, représentait la silhouette du Roi Louis XVI. C’est ainsi que munis avec cette sorte de billet d’entrée ils étaient admis à assister à la messe. Cette messe était célébrée dans le fond de la cuisine, l’autel dressé à côté de la cheminée. Marie Anne Thérèse qui mourut le 18 décembre 1874, en cette paroisse, âgée de 89 ans, en garda le souvenir sa vie durant.

Francis Renout
(Administrateur cgpcsm)
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Sources :
Henri Duhomme (Martin église-1918)


Documents joints

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