Les métiers d’antan : le padouier

mercredi 26 janvier 2022
par  Francis RENOUT
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Deux façons d’interpréter ce titre « Aux fils du temps ». Ce terme peut-être pris dans le sens de la mesure du temps, d’une durée, d’un moment ou d’une période de l’histoire ; mais aussi dans le sens de brins de matière textile.

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En consultant les actes paroissiaux de certains villages du Pays de Caux du XVII et du XVIII ème siècle, on rencontre très rarement la mention de ce métier, que l’on peut écrire aussi de cette façon : padouyer. Il est aussi mentionné dans les rôles de gabelle. Pour beaucoup d’entre nous, c’est certainement la première fois que vous entendez parler de ce métier ! Il semblerait que cette appellation ne soit utilisée que très localement.

Concernant ce métier, où les informations sont très rares, on mentionne ceci dans le dictionnaire de Furetière en 1698 :

« Le padoue : ruban fait avec du fleuret tant en chaisnes qu’en tremes, c’est à dire, avec de la bourre de soye qui est l’enveloppe du cocon du ver à soye.
Le fleuret : est aussi le cocon de la soye, l’enveloppe de la vraie soye. Il est blanc et la vraie soye est jaune. Le fleuret signifie aussi du fil fait avec de la bourre de soie, qu’on mesle avec de la soye ou de la laine en beaucoup d’estoffes et de passements. On appelle aussi du ruban qui est fait de ce même fil, fleuret et autrement padoue. »
Antoine Furetière (1619-1688) :

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50614b.image

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Le padouier ou padouyer est probablement un fabricant de padoue, ruban de coton utilisé en confection et passementerie. Pour moi, je trouve étonnant de rencontrer ce métier dans le Pays de Caux ? Pourquoi ? Parce que, pour obtenir des cocons de ver à soie, il faut une chaleur constante de plus de 22° et il fallait cultiver du murier. Peut-être qu’à cette époque, les terres et le climat de notre région étaient propices à cette culture. Je suis très sceptique !

Originaire d’Orient, plus particulièrement de Chine, où il est cultivé depuis plus de 4000 ans, le mûrier blanc n’a été introduit dans notre pays qu’au XV ème siècle. C’est un arbre à écorce crevassée qui peut dépasser les trente mètres de haut. Il supporte mal les embruns et l’environnement de bord de mer.

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En France, les premiers mûriers sont mentionnés en Provence. La production de soie se développe d’abord dans cette région, puis dans la région Lyonnaise au XVI ème siècle sous l’impulsion du Roi François I. Cette activité s’étend au début du XVII ème siècle, sous le PNG - 225.2 korègne d’Henry IV, grâce à Olivier De Serres, gentilhomme ardéchois, agronome huguenot (1539-1619). En 1601, le premier plant de cet arbre est introduit aux jardins des tuileries, à Paris. Plus de 20000 individus y seront installés dont il ne reste aucune trace. Plus de 4 millions de mûriers ont été plantés dans le sud de la France pour la sériciculture, dont l’apogée en France se situe au milieu du XIX ème siècle. La région Lyonnaise est alors considérée comme la capitale de la soie. Suite aux maladies des vers à soie et d’autres conséquences, la sériciculture française a progressivement décliné. Elle est devenue marginale de nos jours.

http://www.fruitiers-rares.info/articles87a92/article87-fructification-Murier-blanc-Morus-alba.html

Les feuilles du mûrier blanc servent à nourrir les vers à soie ou chenilles du bombyx mori, objet de la sériciculture. Voir les explications sur le lien ci-dessous très bien documenté :

Développement de la sériciculture en France :

http://www.vialas-commune.fr/vivre-et-sejourner-a-vialas/la-commune-de-vialas/patrimoine-naturel-pnc/murier-larbre-dor/

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Concernant le Pays de Caux, on voit que la culture du mûrier blanc est peu propice à notre région. D’autre part, concernant le ver à soie, il lui faut une température constante de 20 à 22 ° pendant cinq semaines. PNG - 147 koCette température est obtenue dans des chambres chauffées ou magnagneries dans lesquelles on élève les vers à soie. La chaleur influait sur la finesse de la soie. Quand au froid, il retardait le développement des larves. Mathieu Bonnafous, dans son ouvrage « de l’éducation du ver à soie » en 1827, notait l’aversion des vers à soie pour l’humidité. Par conséquent, élever des vers à soiePNG - 315 ko s’avérait plus complexe qu’il n’y pouvait paraître. Le précepte d’Olivier De Serres est simple : « là où croit la vigne, là peut venir la soye ». Bien que dans le Pays de Caux on eût de la vigne, celle-ci disparut vers l’année 1709 suite au climat plus froid et plus humide.

En 1604, une initiative privée essaie d’introduire la sériciculture en Normandie. Charles Benoit, maître parssementier et moulinier en soie, et le languedocien Isaac Mayaffre, établis à Rouen, présentèrent au Roi des échantillons de la soie provenant de leurs magnagneries. Henri IV en fut satisfait et, sur leur requête, demanda au parlement de Rouen de faire mettre à leur disposition par l’échevinage, pour une période de vingt ans, la maison du bœuf couronné, sise rue Saint Vivien, qui était une propriété municipale. L’échevinage esquiva cette demande et les deux associés ne trouvèrent pas d’appui auprès du parlement, lorsqu’ils s’adressèrent à lui pour contraindre les propriétaires de mûriers, à leur vendre à prix taxé, les feuilles nécessaires à la nourriture des vers. Un arrêt du 15 juin 1605 leur permit seulement de s’entendre avec les propriétaires. L’entreprise peu secondée par les autorités locales, échoua au bout de quatre ans.

Selon le plan général conçu par Henri IV, une pépinière fut créé à Darnétal par un flamand, Jean Van Der Veken. Celui-ci avec un nîmois, Simon Legal, semèrent 285000 pépins de mûrier blanc. On ignore le résultat de cet essai.

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(Décès Louis de Manneville 14 janvier 1768 à Auppegard)

Dans le Pays de Caux, entre les années 1700 et 1750, ce métier n’est mentionné que dans un périmètre de quelques kilomètres, dans les villages d’Auppegard, Bracquetuit, Saint Denis sur Scie, Gonneville sur Scie, le Catelier, et Hermanville et est représenté par les familles Letellier, Terrien, Poupart, Dumont, Canard, Folâtre, Blanbaton et De Manneville. Dans ces mêmes villages on trouve aussi des rubanniers et passementiers. Jean Charles Terrien et Louis De Manneville sont rubanniers ou marchands padouiers. Les rubanniers sont plus nombreux que les padouiers dans le Pays de Caux.

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(François Lecoq acte de 1765)

Avec ce métier ressurgit une vision de la vie d’antan, visions d’un autrefois (pas si lointain) qui montre nos ancêtres dans la vie quotidienne, faite de labeur et de joie partagées.

F.Renout
(Administrateur cgpcsm)
R.

Sources :
Daniel Orange
Serge Muller (chercheur à l’institut au muséum national d’histoire naturelle)
M.A Carron (la sériciculture en France)
Gustave Fagniez (l’industrie en France sous Henri IV)


Documents joints

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