Adrienne Legay, une cauchoise qui inspira Guy de Maupassant

dimanche 28 novembre 2021
par  Francis RENOUT
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. Parmi les œuvres de Guy de Maupassant, celle qui le rendit célèbre, est « Boule de suif » écrit en 1879 et paru en 1880.

Témoin de son temps, il retranscrit avec grande précision la société de son époque. Les personnages du roman ont presque tous un modèle dans la réalité. Pour l’écrire, son auteur s’est inspiré d’une femme de petite vertu, dont son oncle Charles Cordhomme, marchand de vins à Rouen, lui a confié l’histoire. Cette femme, une prostituée aux formes arrondies, nommée Elizabeth Rousset, dans son œuvre, lui a valu le sobriquet de « Boule de suif ».

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L’histoire de « Boule de suif » se déroule en 1870, sous l’empire de Napoléon III, lors de la guerre Franco-Allemande. Elle décrit l’occupation allemande et la débâcle de l’armée Française. L’action de ce livre se situe dans des lieux connus, en Seine Inférieure et plus particulièrement dans le Pays de Caux . Les personnages sont présentés dans leur milieu social. Leurs comportements correspondent à la réalité avec les caractéristiques de leur classe sociale. A travers eux, il évoque la misère, la liberté, l’alimentation et la guerre avec les prussiens.

http://maupassant.free.fr/textes/suif.html

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Enrôlé comme volontaire, Guy de Maupassant, fait la campagne de 1870 à 1872. De 1872 à 1880, il est successivement employé au ministère de la marine, puis au ministère de l’instruction publique, tout en travaillant à ses travaux littéraires.

Nommée Elizabeth Rousset dans son roman, elle s’appelait Adrienne Legay dans la vie courante. Certains biographes de Maupassant prétendent qu’elle portait, à cause de son physique, le même surnom qu’élizabeth Rousset ; c’est à dire « boule de suif ». Qui était donc Adrienne ?

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(Aquarelle de Georges Bertin en 1947)

Adrienne Annonciade Legay était une rouennaise à la vie discrète et entretenue, n’ayant apparemment qu’un protecteur fortuné en titre. Cauchoise d’origine, elle est née le 20 octobre 1842, à élétot, un village côtier situé entre étretat et Saint Valery en Caux. Elle est la quatrième enfant du couple Thomas Louis Legay et Césarine Eulalie Soudry, mariés le 10 décembre 1835, à élétot.

Le village d’élétot, composé de 900 habitants au milieu du XIX ème siècle, situé sur la falaise, bordé par la Manche, se trouve à 7 kms de Fécamp. Après la révolution française, sur la place du marquais, fut planté un chêne, appelé arbre de la liberté. Celui-ci fut abattu en 1946. Une valleuse débouche sur la mer. C’est un des paysages typiques du littoral. Au XIX ème siècle, cette valleuse était surtout utilisée par les pêcheurs à pieds pour se rendre en bord de mer. Pas très loin, un hameau porte le nom de « wagan ». Wagan vient de brigand. PNG - 591.9 koUne légende dit que, du haut de la falaise, les habitants du hameau attiraient jadis, par des lumières visibles de loin, les navires pris dans la tempête.Ces navires, une fois échoués sur les rochers, étaient dépouillés par les habitants des wagans.

La valleuse d’élétot vu d’un drône :

https://youtu.be/jyoLKtdpE8A

De ses cinq frères et sœurs, quatre décèdent en bas âge. Peut-être garda t-elle des souvenirs de son frère Gustave Maximilien mort à l’âge de six ans en 1850 !De cette fratrie, elle ne connaîtra que son frère Louis Philippe, de six ans son aîné. Ses parents tenaient le seul café épicerie du village qui faisait débit de tabac. Auparavant, son père était tourneur sur bois comme le fut son grand-père paternel Thomas Sylvestre, qu’elle ne connut pas, car décédé en 1839, ainsi que son arrière grand-père paternel Jean Guillaume décédé en 1814. Quand à sa mère, originaire de Saint Pierre en Port, fille d’un brigadier des douanes, elle était tisserande avant son mariage.

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Thomas Louis Legay, son père, décède le 18 juillet 1851, âgé seulement de 45 ans. Adrienne a à peine 9 ans et son frère 17 !

L’avenir professionnel des jeunes filles, à cette époque, à la campagne, au milieu du XIX ème siècle, était très restreint. Avec la disparition du filage de coton à domicile, les seules autres possibilités étaient soit d’aller dans une filature mécanique, soit servante dans une ferme ou devenir domestique dans une maison bourgeoise.

Comment est-elle arrivée à Rouen ? Il était fréquent que de riches bourgeois rouennais ou havrais louaient pour l’été ou possédaient des propriétés le long de la côte. Peut-être est-elle reparti pour devenir domestique chez l’un d’entre-eux ?

A moins de vingt ans, Adrienne Legay fut la maîtresse d’un jeune officier de cavalerie mobilisé au Havre pendant la guerre et une fervente patriote. Il dut l’abandonner quand il changea de quartier. Plus tard, elle devient la maîtresse d’un négociant en mercerie de la rue aux ours qui devait tomber en faillite après 1870. Ce dernier, mobilisé au Havre, reçu plusieurs visites d’Adrienne. Ce serait au cours d’une de ses expéditions rendues plus difficile par l’occupation prussienne que l’événement repris par Maupassant aurait eu lieu.

Des années plus tard, Maupassant apercevra Adrienne Legay, seule, dans une loge du théâtre Lafayette, à Rouen. Après le spectacle, il l’invitera à souper, en tête à tête, à l’hôtel du Mans. Ce sera un discret hommage, à celle qui lui a fourni le prétexte de son premier succès.

Adrienne était de la catégorie des filles entretenues qui étaient fort nombreuses quand l’industrie du coton était prospère. En 1870, elle avait 28 ans. Par la suite, elle dut perdre son pouvoir de séduction ; et quand l’âge fut venu, elle acheta un café dans un quartier chaud de Rouen, rue nationale. Ce café était fréquenté par des marins. Elle fit rapidement faillite et vendit peu à peu ses meubles et ses bijoux. Puis, elle partit pour aller retrouver son frère Louis Philippe à Honfleur. Celui-ci, âgé de 33 ans, s’y était marié le 18 janvier 1869, avec Désirée Arnestine Mioque, originaire de Barneville la bertran, dans le Calvados. D’ailleurs, un fils Louis Ernest Emile naissait le 13 avril 1870, à Honfleur.

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(Aquarelle de Paul Emile Boutigny en 1884)

Mais, adrienne s’ennuyait de Rouen. Elle y retourna et devint couturière. Elle travailla dans une usine de confection sur la rive gauche. Par la suite, elle éleva le fils d’une de ses camarades de travail, mourante de la tuberculose ; afin qu’il ne parte pas à l’assistance publique. Elle lui fit faire des études dans une école professionnelle rue saint Lô et s’en occupa comme si c’était son propre fils. Elle le fit placer dans les bureaux d’un tissage mécanique rouennais. Quand il passa son conseil de révision, il connut ses origines et refusa de revoir sa mère adoptive. Il devint soldat et se maria par la suite. Elle lui écrivit maintes fois ; mais toutes ses lettres demeurèrent sans réponse.

Déçue d’avoir eu si peu de reconnaissance de celui-ci, elle sombra dans la dépression et se piqua à la morphine. Elle fut pendant un temps tireuse de cartes et buvait de plus en plus d’absinthe. Elle se retrouva dans une misère noire. L’absinthe, plante aromatique, boisson régionale, était utilisé par les soldats pour faire passer les désagréments de la malaria et de la dysentherie, lors de la colonisation de l’algérie en 1830. Ils popularisent cette boisson à travers tout le pays. Relativement chère au début des années 1850, elle est surtout consommée par la bourgeoisie. Puis sa popularité grandit jusqu’en 1870, début de la guerre Franco-Prussienne, où l’absinthe représente 90% des apéritifs consommés en France.

https://spirits-station.fr/absinthe-histoire-rituel-interdiction-fee-verte

En juin 1892, Adrienne occupait une chambre louée par Julien Alix, épicier, rue des charrettes, pour un loyer de 7,50 francs par semaine. Elle lui devait deux locations quand sa déchéance progressive la poussa au suicide. Elle se suicida avec deux réchauds dégageant de l’oxyde de carbone. Adrienne fut emmené à l’hôtel Dieu de la paroisse Sainte Madeleine, où elle mourut donc le 20 août 1892, à Rouen, âgée de 49 ans.

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On trouva deux lettres chez elle, l’une pour le commissaire de police ; l’autre pour son logeur à qui, elle lui donnait sa pendule pour le dédommager des loyers impayés. Elle fut inhumée au cimetière de l’ouest, dans le quartier réservé aux pauvres décédés à l’hôtel Dieu.

Quelques années auparavant, sa mère quitta le village d’élétot pour rejoindre son fils à Honfleur. C’est là que Césarine Eulalie devait décéder le 11 octobre 1875, âgée de seulement 57 ans.

F.Renout
(Administrateur cgpscm)

Sources :
Archives de Seine Maritime
André Dubuc
Les amis de Flaubert (bulletin N° 68 de l’année 1986)


Documents joints

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