Les meuniers

mardi 30 octobre 2018
par  Francis RENOUT
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...................................La vallée des 80 moulins .........................

Des sources à l’embouchure, l’eau est au coeur de l’histoire de la vallée. La Durdent serpente entre les chaumières, les pommiers, les prairies mais surtout, pratiquement à chaque chute d’eau, elle alimente un moulin.

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Sur les 25 kms de la Durdent, qui prend sa source à Héricourt pour se jeter dans la Manche à Veulettes sur Mer, on comptait 80 moulins à eaux.La durdent traverse les communes suivantes :Robertot, Sommesnil, Oherville, le Hanouard, Grainville la Teinturière,Cany-Barville, Clasville, Vittefleur, Paluel et Veulettes sur Mer.

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Au XIXe siècle, en plein pays de caux, plus de 60 moulins s’échelonnaient le long de la Durdent. Ils servaient à moudre le blé, la moutarde, à fabriquer du papier et de l’encre à base d’écorces d’arbres, à produire de l’huile et de l’électricité, fabriquer du papier, ou bien encore à alimenter des filatures pour le teillage du lin (nombreuses à Cany-Barville au siècle des lumières), des tanneries, etc. C’est à cette période que la Durdent connut son apogée. L’activité commerciale était fructueuse. On l’appela dès lors « la vallée des moulins ».

Il y avait les moulins Quetteville ou grand moulin, de saint martin, de bréaume, du trou, de robertot, d’yquelon, de sommesnil, le moulin neuf, de la baronnie, d’oherville, sainte catherine, du baillet, guillebert, lange, gelée, lefebvre, du comte bethune sully, des basses eaux, le maignent, vanneste, les deux moulins, de la fosse, dargent, de mautheville, montmorency, du luxembourg, richard, souday, la grande filature hellouin, le moulin leblé, paray, bardon, deschamps, de l’hermitine, rolin et le flamand, arnoult et campalez, de crosville, de la linerie la belle Hélène, pour en citer quelques uns.Il reste encore une minoterie à Vittefleur.

Voir cette superbe vidéo de Gilbert Michel : « les moulins de la durdent »

https://youtu.be/Z9cnMC1Pktc

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Grainville la teinturière et ses moulins :

http://www.grainville-la-teinturiere.fr/les-moulins/

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La particularité de ce petit cours d’eau est son débit très régulier ;ce qui, au fil des siècles, a encouragé l’installation de nombreux moulins le long de ses rives, ainsi que d’industries comme les filatures.

Le meunier :

« Meunier, tu dors, ton moulin va trop vite... » : vous avez déjà fredonné cette chanson ? La vie de meunier n’est pas de tout repos.

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Les premiers moulins à eau se multiplient à l’époque carolingienne, précédant les moulins à vent dont l’usage ne se généralise qu’à partir du XIIème siècle. L’installation d’un moulin, surtout à eau, nécessite un investissement important que l’aristocratie est seule à pouvoir supporter. C’est donc le seigneur qui édifie le bâtiment et qui en garde ensuite le monopole. En vertu du droit de ban, il oblige le paysan à l’utiliser et à lui donner en paiement une part du grain.

Le meunier, entre le Moyen-âge et la Révolution, devient un personnage important, aisé et jalousé. Sa richesse lui permet souvent d’être prêteur, et même usurier. Il a droit au titre de Messire ou de Maître. Bien qu’issu du peuple, il côtoie le seigneur et fait partie des notables. Certains, s’élevant dans la hiérarchie sociale, fondent de véritables dynasties.

On sait que le pain était, jusqu’au XIX eme siècle,l’aliment de base d’une population à 90%rurale. Les moulins à blé étaient donc les plus nombreux en France. Sous la dénomination de blé se cache en réalité une grande variété de céréales qui ont toutes servi à une époque ou à une autre à produire de la farine. Jusqu’au XI eme siècle, il y avait trois cultures principales : l’épeautre, le seigle et l’escourgeon. Par la suite, une plus grande maîtrise des cultures a permis le développement de l’avoine et du froment. L’avoine donnait une farine médiocre et un pain indigeste. Naturellement le froment, qui fournit la meilleure farine, a progressé. Au XIXe siècle cette culture dominait largement la production destinée à la meunerie.

Au moulin, beaucoup de gens travaillent avec le meunier. Il y a le garde-moulin, le valet de moulin, le chasse-manée et bien entendu la meunière sans qui le commerce ne serait pas ce qu’il est. Il y a également le charpentier de moulin ; il a construit le moulin et revient de temps à autre pour effectuer les grosses réparations. Il ne faut pas oublier le rhabilleur de meule.

Pour être considéré comme maître, le meunier devait posséder un moulin en toute propriété ou en fermage.

Souvent, les villageois qui habitaient près du moulin amenaient eux-mêmes leur grain à moudre.Pour les clients qui résidaient plus loin, le meunier envoyait le chasse-manée . Celui-ci allait chercher le grain avec un âne, un mulet ou parfois une charrette. Souvent le client, soucieux de la probité du meunier, accompagnait le chasse-manée jusqu’au moulin. Les sacs, qui peuvent peser jusqu’à 80 kg, sont chargés et déchargés à dos d’homme. Tout l’art du chasse-manée ou du meunier consiste à équilibrer la charge afin que les animaux ne peinent pas dans les montées et ne soient pas entraînés dans les descentes. Dans le cas des charrettes, qui ne comportent souvent qu’un seul essieu, la qualité du chargement a toute son importance si on veut éviter que l’animal ne se retrouve les quatre pattes en l’air au premier sac enlevé. À l’arrivée au moulin, le valet de moulin nettoie le grain pour enlever les pailles et les déchets. C’est le criblage. Autrefois ce travail était effectué à la main. Plus récemment, les moulins furent équipés d’un nettoyeur (aussi appelé tarare ) situé dans un appendice du moulin. Les sacs sont ensuite hissés dans la partie haute du moulin à l’aide d’une corde entraînée par l’énergie du moulin (le tire-sac ). Le meunier peut commencer son travail.

L’amour du métier, qui faisait aussi toute la fierté du meunier, se transmettait généralement de père en fils. Le moulin était donc un lieu familial où cohabitaient les différentes générations. Il était à la fois le lieu de vie et le lieu de travail.. Maison et atelier s’y mélangeaient. au rez-de-chaussée, la salle des meules était utilisée comme cuisine et salle de séjour par la famille, tandis que le premier étage se composait bien souvent d’une chambre unique où dormaient parents, enfants et grands-parents. Le moulin était un espace où chacun partageait la vie du meunier, ses joies, ses angoisses.

Le bruit était omniprésent dans le moulin. Le son incessant des rouages qui s’entrechoquent nuisait au sommeil de ses habitants. le "tic-tac" des PNG - 864.1 ko engrenages, la rotation sourde des meules écrasant le grain, le bruit saccadé du nettoyeur et celui plus doux de la bluterie, le roulement des poulies et des courroies…, tout ce bruit faisait partie de l’activité quotidienne du moulin. Le meunier pouvait même juger du bon fonctionnement de son moulin en étant attentif au bruit qu’il produisait.

La technique du meunier nécessitait un savoir-faire particulier. La réalisation de la mouture était placée sous le contrôle permanent du meunier, du choix du grain au type de mouture. Le meunier opérait les mélanges de différentes variétés de blé. il n’existait pas de farine issue d’un seul blé et le meunier se devait donc de sélectionner rigoureusement le blé auprès des meilleurs producteurs.

http://www.harcanville.fr/cities/1078/documents/zgsozzgmt04056p.pdf

Les meuniers étaient souvent en butte à l’hostilité des villageois, qui ne voyaient en eux que des voleurs qui ponctionnaient plus que leur dû. Même s’il ne faut pas en faire une généralité, très peu de meuniers échappaient malheureusement à cette réputation. Comme ils tenaient à être rémunérés en nature, ils prélevaient eux-mêmes leur part sur la farine obtenue. Sur une rasière, soit 80kg, le client retrouvait 51kg de farine et 21kg de son. 8kg servaient à payer le meunier

Le meunier faisait partie, il y a environ un siècle, des notables d’une commune. Il avait un rôle central dans la vie de la communauté car sans lui pas de farine et donc pas de pain, aliment de base voilà encore quelques dizaines d’années. Ils avaient une place primordiale dans la société mais ils étaient pour un grand nombre d’importants propriétaires terriens. Ils agrandissaient leur propriété par héritages et par des alliances familiales successives. On cherchait les meilleures alliances pour accroître le patrimoine familial, ce phénomène se généralisa après la Révolution quand ils devinrent propriétaires de leur moulin. Ainsi le brassage des familles étaient plus important puisqu’il dépassait les frontières communales.

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Les meuniers autrefois :

http://www.histoire-et-patrimoine-aoustois.fr/cities/1405/documents/hedgn9an8x4tm.pdf

Le métier de meunier n’a cessé d’évoluer avec la transformation de l’outil de travail. Jusqu’à la seconde moitié du 19e siècle, la production de farine était assurée par une multitude de petits moulins à eau et à vent. La modernisation des moulins à blé hydrauliques, entre les années 1830 et 1880, a nettement augmenté leur productivité. Cette dernière a encore décuplé, à partir des années 1880, grâce à l’utilisation de machines à cylindres – à la place des meules – et l’installation de systèmes de tamisage et de moyens de transport des produits, qui ont transformé le moulin en minoterie.

Ce qui m’a amené à m’intéresser aux meuniers, c’est la famille Guérin qui exercèrent ce métier pendant plus de deux siècles au moulin « Sainte Catherine » à Oherville.

Le moulin sainte catherine :

Au moulin Sainte-Catherine à Oherville, une ancienne meule en tuf blond à l’extérieur du moulin, des médaillons datés de 1566, une niche abritant la statue de Sainte-Catherine, patronne des meuniers, plongent immédiatement le visiteur dans l’histoire.

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Le moulin Sainte Catherine est construit au XVIème siècle, avant 1549.Il appartenait aux chartreux de la sainte trinité du mont Sainte Catherine à Rouen et fait parti de la commune d’Oherville.Il est situé à 250m en aval de la paroisse de Robertot.

En 1821, le propriétaire creuse une dérivation pour installer une deuxième roue au moulin Neuf. En 1954, il y avait toujours une activité de mouture pour l’alimentation des animaux. Arthur Guérin, propriétaire à l’époque, posa une turbine à la place de la roue existante.Au début des années 1970, l’activité du moulin est définitivement arrêtée. En ruine en 1983, il fut racheté et restauré par le propriétaire actuel Mr Paumelle. Ce moulin aujourd’hui privé continue à fonctionner pour faire de l’électricité.

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Biographie de la famille Guérin :

Au plus loin que l’on remonte dans le passé, la famille Guérin était originaire de Villainville, paroisse de 300 habitants, à 20 kms du Havre.A Villainville fut construit un manoir, donné par Richard II, en 1027, aux moines de Fécamp.

Abraham Guérin va naître dans ce village le 20 novembre 1646.Il est le fils de Nicolas et de Marie Cognet qui eurent 11 enfants entre 1639 et 1658.Son mariage avec Marie Hignou sera de courte durée car il décède à Harfleur le 2 mai 1680, âgé de 35 ans.A ce moment là, abraham est boulanger.Il sera inhumé dans la chapelle saint Anne.Un fils Louis naît de cette union.

Louis Guérin va se marier à Hautot-l’Auvray, le 12 mai 1716, avec Françoise Suzanne Bouteiller.Quinze lieues séparent Harfleur d’Hautot-l’Auvray.Une belle distance à cette époque !Pourquoi ce changement de commune ? Pour suivre sa mère qui décède en cette paroisse le 27 mai 1717 ou pour trouver du travail ? Louis était tisserand.Des cinq enfants, un seul va naître à Hautot l’Auvray ; les quatre suivants naîtront à Routes entre 1724 et 1736, dont Jacques le 10 décembre 1729. En 1750, Louis est mentionné comme mendiant et domicilié à Routes.Il décède à Sommesnils le 23 février 1768.Son épouse Françoise décède à Carville pot de fer le 15 mai 1760.

Jacques Guérin se marie le 20 juillet 1750 à routes avec Marie Jeanne Cacheleu, paroisse où ceux-ci sont nés.Il est alors domestique.Quatre enfants naissent à Routes entre 1751 et 1760.Les trois derniers naissent à Mautheville sur durdent ; dont Jean Baptiste le 21 octobre 1766.

C’est donc vers 1762 que la famille Guérin s’installe sur la paroisse de Mautheville sur durdent.C’est aussi à cette époque, en 1769, que Jacques est mentionné comme meunier.Les descendants de cette famille seront meuniers pendant deux siècles sur la vallée des moulins.

Sur le territoire de Grainville-la-Teinturière on a compté jusqu’à 8 moulins , dont un à Mautheville sur durdent : le moulin de Mautheville.Il figure parmi les plus anciens sites recensés de Grainville.

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En 1223, Raoul Langlois « Seigneur de Mautheville » confirma les donations effectuées par le père de son épouse à l’abbaye de Valmont. Le cartulaire de l’abbaye mentionne l’existence en 1242 d’un « Moulin à pierre à Mautevilla », peut être un moulin à blé avec des meules en pierre particulières. Les frères Langlois vendirent la propriété en juin 1698 à Pierre de Bec-de-Lièvre, qui le donna plus tard à l’hôpital de Grainville.

Tout laisse à penser que Jacques fut meunier au moulin de Mauteheville durant quelques années de sa vie professionnelle.On le retrouve ensuite à Saint Denis d’Héricourt où il décède le 8 avril 1788, âgé de 58 ans.

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Il est alors laboureur et maître meunier.Pendant ces 38 années de vie professionnelle, on voit l’évolution de celle-ci, puisque de domestique, en passant par meunier, il devient laboureur et maître meunier.Savait-il que son ancêtre Abraham fut boulanger un siècle plus tôt ?

C’est donc à Saint Denis d’Héricourt, devenu Héricourt en Caux après la fusion des communes, qu’était domicilié Jacques à la fin de sa vie.C’est en ce lieu que la Durdent prend sa source, de la réunion des ruisseaux de Saint-Denis et de Saint-Riquier, dans la vallée, en plein cœur du Pays de Caux.Son épouse Marie Jeanne, fileuse dans sa jeunesse deviendra meunière comme son époux.

Deux fils, Pierre François et Jean Baptiste, deviendront meuniers à leur tour.

Jean baptiste, né le 21 octobre 1766, à Mautheville sur Durdent, se marie le 15 octobre 1793 à Oherville, avec Marie Marguerite Rose Lefevre, blanchisseuse, fille de marchand drapier.Tous deux signent l’acte de mariage.Sept enfants naîtrons de ce mariage entre 1794 et 1810 à Robertot.

Jean Baptiste est cultivateur et maître meunier au moulin sainte Catherine , à Oherville, à 250m en aval de Robertot. Le moulin Sainte-Catherine est situé sur la rive droite et comporte deux corps de bâtiment. Le plus ancien est construit en brique et silex et est surmonté d’un étage à colombage. La niche de la façade comportait originellement la statue de sainte Catherine, patronne des meuniers. Chaque jour, Quand il a un moment, il regarde ce fleuve, aux eaux limpides et aux fonds sablonneux composés de graviers, qui serpente dans la vallée verdoyante.Sur le plateau, un autre édifice contribue à la richesse du patrimoine ohervillais. Il s’agit du manoir d’Auffay, situé dans la hameau du même nom. À l’origine se trouvait une installation castrale des XIe et XIIe siècles dont témoigne la motte à proximité du logis, qui a appartenu jusqu’au XVIIe siècle à la famille d’Houdetot.

Jean Baptiste décède le 9 décembre 1830 à Robertot, entouré de sa famille, dont trois fils meuniers : Jean Cyprien, Nicolas Félix et Pierre Aimé.

Pierre Aimé, né le 6 juillet 1810, se marie le 13 septembre 1840 à Sommesnils avec Clotilde Louise Boissel .De leur union naîtra 7 enfants dont 5 décéderont entre 18 mois et 16 ans entre 1857 et 1858.Après un été caniculaire, une épidémie de grippe sévissait en France et particulièrement Normandie, en cette année 1857.Clotilde Louise, âgée de 35 ans, rejoindra ses enfants dans la mort le 19 juin 1857.Pierre Aimé se retrouvait veuf à 47 ans avec deux enfants à charge âgés de 3 et 8 ans. Maître meunier, il décède dans son village natal le 3 avril 1885.C’est son fils Arthur émile qui sera témoin.

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Arthur Emile, né le 10 décembre 1849 à Robertot, se marie le 16 novembre 1881 à Cany-Barville avec Louise Harang, sous contrat de mariage établi par maître Debeque un mois auparavant.Il continuera d’exercer le métier de ses ancêtres.En 1910, au mariage de son fils, il est mentionné comme vice président du conseil d’arrondissement d’Yvetot et maire de Robertot (depuis 1881). Il sera aussi conseiller général de 1919 à 1925, année de son décès.

Jean Arthur Louis Guérin, fils d’arthur émile et de Louise Harang, né le 9 septembre 1882 à Robertot, se marie le 8 novembre 1910 à Saint Romain de Colbosc avec Alice Collet, sous contrat de mariage établi par maître Brière. Domicilié à Robertot, il est aussi meunier farinier.C’est son père qui signera son acte de naissance, en 1882, en tant que père et Maire.

En 1954, il y avait toujours une activité de mouture pour l’alimentation des animaux. Arthur Guérin, propriétaire à l’époque, posa une turbine à la place de la roue existante.

F.Renout
(Administrateur cgpcsm)

Sources :

Jean Louis Morel ( pour le métier de meunier)

Extraits du dossier "Meuniers & Boulangers" de la revue « nos ancêtres » (pour le métier de meunier)

Famille Guérin recherches généalogiques personnelles


Documents joints

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