Greuville : sur la trace des sorciers

jeudi 14 avril 2022
par  Francis RENOUT
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L’histoire de France et plus particulièrement de certaines régions est émaillée de récits à faire frémir les personnes les plus sensibles. Les cauchois se méfient des sorciers et de leurs sortilèges. A Greuville, des traces de ces croyances populaires d’un autre temps, sont encore présentes. Il y a quelques années, suite à cette réputation, le conseil municipal décida de nommer la place de la mairie : « la place aux sorciers ».

https://www.lecourriercauchois.fr/actualite-439-greuville-et-son-petit-sorcier

Greuville, peuplé de 380 habitants, entouré par les communes de Gruchet Saint Siméon, Vénestanville et Rainfreville, est située à 3 km de Luneray. Greuville est connue sous le nom du « Pays des sorciers ». Quelle explication donnée à cette curieuse renommée ?

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Dans leur ouvrage "Histoire de Greuville", Chapron et Gueville relatent une rencontre avec le "dernier sorcier" de la commune :

« J’ai connu le dernier sorcier de Greuville. C’était un brave homme, petit, râblé, bon vivant. Il était fil de berger. Il vivait sur une petite exploitation fort bien tenue et exerçait par ailleurs, le métier de hongreur (le hongreur était celui qui castrait les chevaux). Il était réputé pour son habileté à des lieues à la ronde. Il était aussi vétérinaire à l’occasion et quelque peu rebouteux. Je me suis laissé dire par un ancien du village qu’autrefois, il s’était livré à certaines pratiques de sorcellerie et à quelques forfanteries ; histoire, vieux malin, car il l’était de soutirer donc en nature ou espèces sonnantes à de bonnes gens trop crédules. Victime d’une entorse, une vieille l’appelle un jour. Il examine la cheville, la palpe, envoie la patiente au lit et lui avoue son embarras. ‘Votre état demande des soins, je vais revenir avec confrère plus qualifié, mais surtout il faut bien le recevoir, lui préparer un bon repas, ne pas le déranger pour rien’. Après un repos de quinze jours au lit, ayant reçu les deux rebouteux à sa table fort généreusement et payé leurs vacations d’un bon poulet bien dodu, la bonne femme remarchait et louait leurs services. Une autre fois, une brave femme elle aussi, l’appela à son secours. Elle était réveillée la nuit par des bruits singuliers et croyant sa maison hantée. ‘J’vas vous faire une prière’ dit notre homme. La vielle femme passa quelques nuits au calme, puis les bruits recommencèrent. Elle rappelé donc notre sorcier. ‘J’m’en doutais un peu, avoua-t-il, vous aviez pris une prière pas trop chère, cette fois j’m’en vas vous en débarrasser pour de bon’. La vieille fut plus généreuse et les bruits cessèrent de nouveau. Les trois jeunes gens qui dansaient dans son grenier pour lui faire peur la laissèrent alors tranquille. Une dernière histoire : la victime est encore une vieille personne qui vivait seule et se croyait persécutée par son voisin qui désirait récupérer le logement qu’elle occupait sous le même toit. Sans doute la visite du sorcier fut-elle remarquée de tout le village, le voisin estima plus prudent de cesser ses tracasseries. Voilà ce que nous savons de ces sorciers. »

Il existe au moins deux hypothèses concernant ces croyances. Du XV ème au XIX ème siècle, les métiers les plus représentatifs de notre région sont les journaliers, les tisserands, les bergers et les laboureurs.

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Le berger est l’un des métiers les plus anciens de la planète. L’élevage des moutons était très important dans le pays de caux jusqu’au XX ème siècle. Concernant la première hypothèse, on disait autrefois que les bergers étaient sorciers.

Le berger cauchois ou berquier (berquer) dans le Pays de Caux était un personnage important dans la ferme, une place lui était réservé à la grande table près du maître. Il était craint car on le disait un peu sorcier. Gens silencieux et méditatifs, ils promenaient lentement leurs troupeaux de plaine en plaine, de montagne en montagne, sur la pente des coteaux, à la lisière des bois, au bord des falaises, secondés seulement par la sagacité de leurs chiens.

« Sur la route qui se déroule à travers la plaine, entouré de son troupeau, un vieil homme, courbé sous sa limousine, regagne lentement la bergerie, jetant un œil malicieux à droite et à gauche. Il marche à petits pas, s’arrête parfois pour cueillir quelques herbes au revers du fossé, qu’il cache dans sa panetière. Enfin, voici le village dont le clocher se rapproche peu à peu.

Deux ou trois campagnards le saluent au passage et, tremblants, se retournent quand ils l’ont dépassé. Plus loin, l’apercevant par-dessus une haie, une commère fait le signe de la croix ; une autre, sur le pas de sa porte, à l’entrée du village, désigne ce vieil homme en parlant à sa voisine. Des portes se ferment ; des chiens aboient. Petit à petit, alors qu’il gagne la ferme écartée, les groupes se forment, les gamins s’assemblent et la rumeur se répand : « Le sorcier ! ». Partout on entend ce mot mystérieux prononcé avec frayeur et colère, parfois aussi avec respect et crainte, rarement avec ironie… Et on conte les méfaits et maléfices du sorcier. » (Georges Dubosc)

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Berger vaut « Sorcier » disait la sagesse normande. Ils connaissent et observent la tombée du soir, les couchers de soleil, l’éclat des belles nuits d’été et la marche des astres scintillants, le cours changeant des saisons qui se déroule. Isolés en leurs cabanes roulantes, les bergers y ont acquis dans les livres, quelques notions de médecine en expérimentant sur leurs troupeaux. Ils connaissent la vertu des herbes et des plantes, des « simples » qu’ils ont appris à cueillir. Il n’en faut pas plus pour que les bergers passent pour posséder les clefs de la magie, les pratiques ténébreuses de la sorcellerie, et l’alliance avec tous les esprits transfuges de l’ordre céleste.

Les bergers soignaient eux-mêmes leurs bêtes. Ils acquirent la réputation d’être plus ou moins rebouteux. C’est ainsi que les habitants de nos villages eurent recours à eux pour soigner des entorses, des foulures et autres maux grâce à leur connaissance des plantes. De là à s’adonner à la magie, il n’y a qu’un pas.

https://www.bmlisieux.com/normandie/dubosc13.htm

Au cours des siècles, plusieurs bergers naissent, se marient ou décèdent à Greuville. En voici quelques noms : Le Gaigneur Jean, Quesnel Martin Louis, Ridel Jean Augustin, Lemonnier Adrien François, Gouyer Charles Pierre, Noël Jean Auguste, Cuiller Pierre Louis, Ridel Jean Augustin etc. De là à dire qu’ils étaient tous sorciers ! Par contre, Germain Louis Delaunay, descendant de tisserands, né en 1882 et décédé en 1925, est mentionné berger guérisseur.

Concernant la deuxième hypothèse, elle concerne les tisserands. Ceux-ci sont nombreux, de la vallée de la Saâne à Luneray et dans les villages environnants. Les ouvriers des usines parvenaient quelquefois à subtiliser une partie du fil qui leur était fourni, et le revendaient clandestinement. A Greuville, ce commerce avait lieu en pleine nuit, du côté de la croix de Beauvais, quand le plus grand nombre d’habitants étaient endormis. Pour éloigner les indiscrets, ces réunions nocturnes de tisserands contrebandiers prirent la renommée d’être des réunions de sorcellerie. Rien de plus facile pour être tranquille.

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Sur le registre du conseil de fabrique de Greuville, on perut lire que l’abbé Tourmente, qui desservit la paroisse de 1822 à 1840, fut victimes de multiples tracasseries. Il est noté ce qui suit : « A cette époque eurent lieu les premières scènes de sorcellerie qui se succédèrent pendant plusieurs années et qui ont fait de cette paroisse, une paroisse aujourd’hui connue sous le nom de la paroisse des sorciers. Il n’est pas possible de transcrire ici, la prudence s’y oppose ». En 1840, l’abbé Colombel aurait lui aussi été victime des sorciers lors du chantier de son presbytère.

Que s’est-il passé en ce début de XIX ème siècle ? Par prudence, les prêtres ne mentionnent rien. Dans le Pays de Caux, on se signait quand on croisait un sorcier. Un autre fait vient s’ajouter à ceux-ci. A cette époque, une confrérie de Jésuites s’installe au village afin de convertir des habitants infidèles et hérétiques. Leur présence est rappelée de nos jours par un chemin nommé « la sente aux moines ».

F.Renout
(Administrateur cgpcsm)
R

Sources :
Georges Dubosc (la sorcellerie normande)
Zoé, office de tourisme terroir de caux (Au pays des sorciers)


Documents joints

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