La vie modeste des familles de pêcheurs côtiers au XIX ème siècle

mercredi 26 juillet 2023
par  Francis RENOUT
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( ou l’Histoire de la famille Duchemin à Etretat)

L’histoire d’étretat a toujours été imprégné de l’esprit de la mer aux valeurs ancestrales. Etretat, village méconnu avant le XVIII ème siècle, autrefois tourné vers la pêche, source de vie, de nourriture, de subsistance essentielle, était jadis un modeste village de pêcheurs. Au début du XIX ème siècle, Etretat n’était abordable que par les chemins de marée, invraisemblables cavées, accessibles tout juste aux chevaux porteurs des poissonniers.

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En 1859, on dénombre encore entre 25 à 30 bateaux de pêche et donc autant de patrons pêcheurs. A cette période, sur 1600 habitants, on compte 300 marins. Les pêcheurs utilisent des caïques, construites à clins en coques robustes et hautes, conçues pour affronter les temps changeants de la Manche. Ces embarcations cauchoises étaient armées pour la pêche aux maquereaux l’été (de mai à août) et la pêche aux harengs l’hiver (d’octobre à janvier). L’équipage est composé de huit personnes. Ces pêches se pratiquaient de Dieppe à l’estuaire de la seine en suivant la migration des bancs.

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(Dessin d’une caïque par René de Saint Delis)

Le village sera détruit plusieurs fois, suite aux orages diluviens et aux grandes marées provoquant des inondations et des torrents de boue, ne laissant que des ruines. On relève les dates de 1669, en 1806, le 17 février 1807, en 1808, 1823, 1825 et en 1842.

Histoire de Françoise Rose Vallin et de Jean François Duchemin :

En ce milieu du XIX ème siècle, Françoise Rose Vallin, épouse de Jean François Nicolas Duchemin, prendra sa plume pour rédiger un très émouvant témoignage de la vie d’une famille de pêcheurs. Son manuscrit « L’histoire de Rose et Jean Duchemin » acheté pour 40 francs par Alphonse Karr fut publié en 1845. Elle nous décrit la vie des pêcheurs modestes d’Etretat au cours du XIX ème siècle. Il n’y a pratiquement pas de dates dans le récit de l’auteur d’où mes recherches pour compléter cette lacune puisque cette famille a belle et bien existé.

Françoise Rose Vallin est née le 13 février 1793, à Etretat. Elle est la dernière fille de Joseph Clément Vallin, ancien gardien de phare de la batterie d’antifer et maître de bateau par la suite, et de Marie Anne Frémont, mariés le 28 septembre 1773. Le couple eût treize enfants entre 1774 et 1793. A l’âge de 19 ans, elle se marie, le 21 octobre 1812, dans son village natal, avec Jean François Nicolas Duchemin, marin. Celui-ci, né le 17 septembre 1791, est le fils de François Jean Duchemin et de Marie Rose Vatinel. Quoiqu’ orphelin de père, François Nicolas se marie afin de ne pas partir comme soldat dans les troupes de Napoléon. Heureusement, car huit jours après son mariage, il fut appeler. En 1812, c’était la campagne de Russie. En 1815, Napoléon rappellent tous les anciens militaires et la conscription de 1814. Au cours de leur vie, le couple aura 16 enfants entre 1807 et 1839.

Françoise Rose eût donc l’idée d’écrire sa vie d’épouse et de mère avec une description vécue de la dure existence des pêcheurs, de leurs joies et de leurs peines. Elle fait un tableau fidèle, en décrivant la vie de ces pêcheurs exposés au péril de la mer, peinant pour un gain dérisoire.

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L’inondation de 1806 :

Le jour de la pentecôte de l’année 1806, une trombe d’eau sortant de la mer vint subitement s’abattre au fond du petit val, à Vévigne. Une heure après, tout le village était submergé. Les eaux s’élevèrent jusqu’aux greniers des demeures.La population, quittant leur habitation, dut chercher son salut dans les embarcations. Les murs s’écroulèrent avec fracas dans ces eaux bouillonnantes.Heureusement, l’inondation ne fit pas de victimes. Dès que les eaux se furent retirées, les sinistrés purent repêcher leurs meubles. En 1806, Françoise Rose avait 13 ans.

Les débuts de la vie de couple :

Françoise Rose reçut à son mariage, en effets, la valeur de 600 francs. François Nicolas, fils de veuve avait un frère et une sœur et peu de biens. A son mariage, il n’amena que ses vêtements. Etant marin, il n’avait aucun filet, ni aucun habillement pour aller en mer. Ils se mirent en ménage dans une pièce sans meuble. Ils n’avaient qu’une vieille couche du grand-père donnée par son père. Le 11 avril 1813 naît le premier fils prénommé Jean Pierre.

Heureusement que la saison du maquereau arrivait car ils firent crédit au boulanger pour acheter leur pain. Son beau-père lui donna le commandement de son bateau. Quand à Rose, elle était mousse à terre pour appeler les autres femmes pour aider à virer les bateaux lorsqu’ils reviennent de la pêche. Ce travail lui permettait de gagner un écu.

Utilisation du cabestan :

Pour « virer » un bateau, on utilisait un cabestan. C’était un treuil horizontal qui permettait d’ hisser les caïques. Cette opération nécessitait la coopération de dix à quinze personnes. Les femmes et les enfants étaient mis à contribution. Les manœuvres se faisaient à la force des bras. Les bateaux ou caïques étaient adaptées pour un échouage sur une plage de galets. Pour partir en mer, les marins poussaient la caïque avec leur dos d’où leur surnom de « dos plats ».

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La vie de famille de 1813 à 1818 :

Ils gagnèrent trois cent francs pour le lot de poissons. Ils profitèrent d’une partie de cet argent pour faire fabriquer des meubles et acheter six vieux filets pour la somme de 60 francs. La saison pour la pêche à Dieppe arrivait. Il fut question de faire « la pouche », sorte de sac en toile de jute que l’on a usage à faire aux marins. Pour cela, il fallut faire une paire de bottes à trente francs, une paire de souliers à 8 francs, deux paires de halavant, un surouest, un caban, un gros gilet de frot, trois paires de gros bas de laine gris, trois pantalons de toile ; tout ceci acheter à crédit. Rose fit des chemises dans deux draps pour limiter les frais. La saison de pêche ne fut pas très bonne !Jean ne gagna que 150 francs du lot.

L’hiver est toujours long à appréhender pour les pauvres gens. L’argent vint à manquer. En plus Rose devait nourrir sa belle mère qui n’avait jamais travaillé et sa belle sœur, aider par le frère de son mari. Ils leur donnait neuf livres de pain la semaine. Ils habitaient les uns près des autres et la cohabitation n’était pas toujours facile ; c’est pourquoi, ils décidèrent d’aller se loger près de la mer, dans la maison d’un cordonnier. Nous sommes en 1816. Trois enfants sont nés en quatre ans de mariage.

Le 13 octobre 1817, Marie Anne Frémont, la mère de Rose, vint à décéder. Son père, Joseph Clément, se mit à boire et ne tarda pas à commencer à dilapider le patrimoine familial. Voyant cela, Rose acheta, à fonds perdus, un des trois logements qu’il possédait. Celui-ci, âgé de 74 ans, se remarie le 14 octobre 1819, avec Marie Marguerite Richer, âgée de 56 ans, une vieille fille élevée à l’hospice de Paris.

A l’hiver 1817, Rose est enceinte de son cinquième enfant. C’était un hiver de grands vents qui empêchaient les marins d’aller en mer pour pêcher le hareng. Quatre mois sans gagner d’argent. Jean, mis à part la pêche, ne savait faire autre chose. Il s’occupa des enfants pendant que Rose filait. Cela leur rapportait douze sous par jour. A cette époque, le pain valait quarante deux sous et douze livres. Comme souvent, Rose demanda un crédit au boulanger et payait quand la saison était venue. Heureusement, ils avaient récoltés vingt cinq boisseaux de pommes de terre, qu’ils avaient plantés dans le jardin de sa belle mère. Les pommes de terre étaient cuitent soit à l’eau de mer, soit au torchon. Malheureusement, il n’y avait pas de beurre pour accompagner. Cette nourriture donnait des irritations d’estomac à Rose qui, de plus, toussait jour et nuit. Rose ne se plaignait jamais à personne car ils étaient pauvres et honteux. Le cordonnier qui s’en doutait voulu aider la famille qui refusa. L’hiver s’écoulait petit à petit dans cette triste vie.

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La Fête de Pâque 1818 s’approchait. La famille n’avait toujours pas d’argent. Rose prit la hardiesse de demander à un cultivateur s’il n’avait pas un cent de blé à vendre, qu’elle lui payerait à la saison du maquereau. Après accord, deux jours plus tard, le minotier lui ramena la farine. Les enfants étaient heureux de voir la pouche de farine. Rose fut enfin guérie de ses problèmes d’estomac en buvant du poiré, dans lequel elle faisait tremper une branche d’absinthe pendant 24 heures.

Le 2 août 1818, Rose accoucha d’un quatrième fils prénommé Joseph Isaac. Il s’avéra qu’un marin mis son bateau en vente qu’il proposa à Jean. Ce dernier l’acheta pour la somme de soixante dix francs qu’il régla en deux fois. Quand Jean ne pouvait pas naviguer à cause du mauvais temps, le couple suivi des enfants allaient arracher du varech, suivant les heures de marée. Pendant six heures, Rose était à genoux dans l’eau salée, pendant que Jean emportait le varech sur les galets pour le faire sécher. Pendant ce temps, Le fils aîné, Jean Pierre, bien que très jeune, s’occupait de ses frères. Au retour, malgré la fatigue, il fallait porter les enfants. Arrivés au domicile, Rose devait s’occuper de préparer le repas et de donner le sein au dernier né. Mais la journée n’était pas finie !Il fallait monter au grenier chercher du bois et se rendre au puits pour tirer de l’eau. Si jamais le mauvais temps arrivait, il fallait qu’ils retournent à la mer pour mettre à l’abri le varech sec ; et ce, en emmenant de nouveau les enfants.

Plusieurs années s’écoulèrent. Le fils aîné commençait à vouloir aller à la pêche en mer, avec son père. Ce dernier était content car, en plus de lui tenir compagnie, cela le soulageait dans son travail.

Une coutume normande disait que : « si on jette la laite d’un hareng au plafond et si elle s’y attache, on aura un habit neuf à Pâques ». C’était aussi un moyen de savoir si on réussirait dans les affaires.

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(tableau d’une caïque-musée des pêcheries de Fécamp)

La vie de famille de 1819 à 1824 :

En 1819, Jean se résolut à apprendre à faire du calicot suite à la mauvaise saison de pêche au hareng. Sans argent, il était difficile de payer pour faire un apprentissage et pour s’acheter un métier à tisser. C’est le fils du boucher qui lui apprit. Vu que cela prenait beaucoup de temps le boucher empêcha son fils de revenir chez les Duchemin. Jean eût la chance d’apprendre grâce à un vieux barbier. Mais, il n’avait pas encore la technique et le marchand bourgeois fut mécontent. Jean eût la chance d’être payé. Il travaillait de mieux en mieux quand les commandes commencèrent à diminuer.

Le 14 janvier 1820, un cinquième enfant vint au monde. C’était une fille qu’ils prénommèrent Rose Eléonore. Il fallait faire des trames avec l’enfant sur les genoux. Celui-ci ayant mauvais caractère, cela n’arrangeait pas les choses. A la fin de l’hiver, les quatre premiers enfants attrapèrent « la grémillière » et restèrent au lit. Quand au bébé, celui-ci avait le ventre enflé et ne faisait que haleter. Rose fit venir le médecin qui leur prescrivit d’aérer les pièces humides quand il y a du soleil et de boire de l’eau de riz et d’orge. Quand au bébé, il leur dit de le nourrir au riz et de lui donner un peu de vin blanc. Curieux remède qui lui permit de se rétablir. Par contre, je n’ai trouvé aucune information concernant « la grémillière » ?Quelle était donc cette maladie ?

Jean tissait toujours mais ne gagnait que trente sous par jour alors qu’il aurait fallut trois francs pour nourrir sa famille. Un autre problème arriva. La famille n’avait plus de bois pour se chauffer et faire cuire les aliments. Une vieille femme leur amena une brassée de fagots qui ne dura pas longtemps. Quelques jours plus tard, Rose prit la hardiesse d’aller voir un marchand de fagots car elle n’avait pas d’argent pour le payer. Celui-ci accepta d’en apporter moyennant un paiement au moment de la saison du maquereau. Les enfants allaient pouvoir être au chaud. Le 26 mars 1820, l’usage voulait que la famille aille prier la sainte vierge sur la côte.

En 1820, le 17 juin, Joseph Lubin Vallin, maître marinier, frère de Françoise Rose, propriétaire du bateau « la Marie Anne », jaugeant cinq tonneaux, était parti pêcher en mer avec Jean Nicolas Morisse, Jacques Nicolas Levasseur, Charles Mathurin Friboulet, Jean baptiste guillaume Coquin et une autre personne. Vers les deux heures de l’après midi, à six lieues au nord de la héve, étant en train de pêcher du maquereau, un matelot Jean Coquin, tombait à la mer. Dans l’intention de le sauver, l’équipage lui lancèrent les avirons du bateau ainsi que du bois disponible. Malheureusement celui-ci se trouvait à douze pieds du bateau et ne put être sauvé.

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En 1824, le 14 novembre naissait le huitième enfant, Marie Julie. La famille était toujours dans la même situation de précarité. Jean était de plus en plus découragé car le tissage ne rapportait pas suffisamment. Il décida de repartir faire des saisons de pêche pendant que les fils apprirent à tisser pour le remplacer. La pêche fut mauvaise et le canot était usé. Impossible d’en acheter une. Jean décida de partir au Havre pour se faire engager sur un bateau vapeur. La même année, il y eût un hiver très froid. La terre était couverte de neige et le gel dura sept semaines. Jean ne pût revenir au domicile. Rose n’avait pas beaucoup de linge et devait faire sécher les draps et les couches des petits, journellement, devant le feu. Après avoir été puiser l’eau à la fontaine, elle s’adonnait au raccommodage. Quand minuit sonna, elle était encore en train de travailler. Elle n’était pas aussitôt couchée qu’un des enfants se m’était à crier. Elle dut se relever pour voir ce qui se passait. Les cris avait réveillé le bébé qui réclama le sein.

Une voisine, belle mère d’un ancien notaire, madame Morin, lui apporta du linge pour faire quelques chemises. Jean eût une permission et revint au domicile. Les soixante francs qu’il ramena servir à payer le boulanger. A ce moment, il était question de creuser un canal dans le village. Comme Jean était intéressé, il en discuta avec son propriétaire, un ancien capitaine gardes côtes qui en parla pour lui à l’ingénieur. Par la suite, il fut embaucher. Quelques temps plus tard, une personne qui habitait le château lui proposa le commandement d’un bateau de pêche. Il put emmener son fils aîné avec lui pendant que le deuxième servit de mousse à terre pour virer les bateaux.

La vie de famille de 1826 à 1829 :

Le 13 mars 1826, Rose accoucha de son neuvième enfant prénommé Euphrasie Léocadie. Le lendemain, elle se remit au travail de la maison. Au bout des neuf jours, Rose alla voir le prêtre pour faire les relevailles. A ce moment, il était d’usage de cuire « la caudraie ». A chaque « caudraie » Rose allait chercher de la vaisselle, des verres et des chaises chez les voisins. « La caudraie » était une fête pendant laquelle on mangeait un pot au feu et des grillades.

Parmi les quatre garçons, un seul, le troisième ne voulut pas être marin car il avait peur de la mer. Il préférait le tissage. Il fit son apprentissage chez son oncle Pierre François Duchemin. Cette année là, la pêche fut fructueuse et permit de gagner trois cent francs qui servir à payer une partie des dettes.

Joseph Clément Valin, père de Rose, âgé de 82 ans, décéda le 23 décembre 1827. Rose ne s’attendait pas à devoir régler ses dettes qui s’élevait à Soixante francs. Elle eût en héritage deux corps de bâtiments, que le couple dut restaurer afin de pouvoir y habiter. Un ami leur prêta mille francs à un taux de 5 % . La famille logea à l’étage pendant que les enfants tissaient au rez de chaussée. La somme prêtée ne fut pas suffisante. Les couvreurs ne furent pas payés ; mais ceux-ci pouvaient attendre. Enfin c’est ce qu’ils disaient !Les échelles étaient encore debout qu’ils réclamèrent l’argent !Comme le couple n’en avait plus, Jean et Rose furent obligés de faire pour trois cent francs de billets à ordre à échéance de six mois et douze mois. Le onzième enfant, Marie Mathilde, née le 19 novembre 1827, était très malade à cette période. Rose n’avait personne pour le faire garder. Ayant vraiment besoin de sortir, sa sœur consentit quand même à s’en occuper. Mais le soir même l’enfant mourut âgé de onze mois, le 30 septembre 1828.

Les enfants les plus vieux, qui allaient à l’école, apprenaient aux plus petits. En septembre 1829, le fils aîné, Jean Pierre, âgé de seize ans, décida de partir en mer sur un grand bateau, malgré l’hésitation des parents et les conseils de son père. Ce dernier lui dit qu’il devra endurer les rigueurs du temps et dormir pendant six semaines en mer. Rien ne le fit changer d’idées. Il partit à Fécamp et réussit à être engagé comme novice par Charles Monnier. Au moment du départ, sa mère se rendit avec lui au port pour l’approvisionner de vivres et de tout ce dont il avait besoin. Pendant ce temps, Jean s’occupait de ses filets pour aller pêcher à Dieppe.

Il y eût deux grands coups de vent et les parents furent inquiets pour leur fils aîné qui était alors en mer, sur le « Saint Louis ». A cette période Jean était arriver sur Dieppe pour la période de pêche. Inquiète depuis quelques jours, Rose se rend à Fécamp, pour demander aux marins des autres bateaux qui venaient de rentrer, s’ils avaient des nouvelles. Ceux-ci ne savaient rien. Son beau-frère lui dit qu’il avait vu le bateau au premier coup de vent. Elle revint chez elle bien triste et très inquiète. Ses jambes n’arrivaient plus à la porter. Les habitants l’attendaient pour avoir des nouvelles. En arrivant, elle se mit à pleurer et ne pu manger. Son mari lui envoya une lettre pour lui dire que certains marins avaient vu des débris en mer. Les parents se lamentaient chacun de leur côté. Les autres enfants étaient bien tristes eux aussi. Puis la mauvaise nouvelle arriva. Jean Pierre avait trouver la mort en mer, le 15 octobre 1829, à l’âge de seize ans. Rose fut très choqué et eût beaucoup de mal à manger pendant six mois. Heureusement, le prêtre passait souvent pour la consoler.

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La vie de famille de 1830 à 1839 :

En 1830, le deuxième fils, Joseph Lubin, âgé de quinze ans partit pour le Havre pour aller trouver une place sur un bateau vapeur. Il s’engagea comme mousse. Celui-ci ne s’y plaisait pas et revint à terre. Le troisième fils, Mathurin Zacharie, prit sa place. Il envoyait quatre vingt francs par mois à ses parents. Rose avait toujours sa belle mère et sa belle sœur à nourrir.

Le 9 février 1831 naissait le douzième enfant, une huitième fille prénommée Clarisse Constance. Rose annonça par courrier la naissance à son mari. Mais celle-ci décédait quatre mois plus tard, le 4 juin 1831.

Le 11 avril 1832, naissait Edouard Léopold. Rose était épuisée par toutes ses naissances à répétition !La nuit, elle se levait pour faire le tour des lits. De temps en temps, une voisine, belle mère d’un ancien notaire, lui apportait du linge et des restes de fricot. Le mot « fricot » à ses origines au XVIII ème siècle et désigne un festin. Au siècle suivant, on l’utilisait pour désigner un ragoût de viande et plus tard pour désigner toute sorte de cuisine préparée avec peu de moyens. Personnellement, j’ai entendu dire ce mot dans les années 1970, par la sœur de mon grand-père. Quand elle disait : « Il est midi, je vais préparer le fricot », cela voulait dire : « je vais faire la cuisine ».

Le 16 juin 1835, Jean Baptiste Gustave vint au monde. Jean venait de partir depuis deux jours du Havre vers Paris. En général, il partait pour trois semaines. La personne qui avait proposée d’être parrain était parti avec lui. Rose écrivit à la marraine au Havre, pour qu’elle fasse suivre le courrier à son mari, qui se trouvait sur le bateau vapeur. Jean était content d’avoir un fils.

Joseph Lubin Duchemin, deuxième fils, âgé de 21 ans, se marie le 27 décembre 1836, à Etretat, avec Rosalie Adélaïde Houllier. Ses parents le trouvaient trop jeune mais sa fiancée était enceinte de quelques mois. Une fille Virginie Adélaïde va naître l’année suivante, le 14 mars 1837. Malheureusement le bonheur sera de courte durée car Joseph Lubin trouva la mort en mer, le 7 juillet 1838. Voilier, marin pêcheur, il n’avait que 23 ans !Un malheur de plus pour les familles.

Le 17 mars 1839, naissait le dernier enfant du couple Marie Zélie. Seize enfants en vingt sept ans de mariage. Rose avait alors 46 ans. A Etretat, on avait l’habitude d’appeler le dernier enfant « poulot » ou « poulotte ». En général, c’était un terme affectueux désignant un jeune enfant.

L’inondation de 1842 :

Le 23 septembre 1842, le ciel avait été d’un noir sinistre toute la journée. Le soir, à l’horizon, pointaient d’énormes nuages et pendant la nuit l’orage gronda. A quatre heures, la ravine du petit val fondit sur le village avec une force qui jeta l’épouvante. Mugissant autant qu’une mer démontée, charriant d’énormes cailloux arrachés sur son passage, les eaux boueuses déferlèrent sur toute la partie du village située entre la côte du mont et Bénouville. Le village n’était plus qu’un lac énorme d’où émergeaient les arbres et les toits des habitations. On entendait de toutes part des appels de détresses, des cris ou des gémissements. Les marins du perrey mirent leurs barques à flots. Il y en avait une vingtaine qui manoeuvrait entre tout ce qui se présentait sur leur passage pour sauver des vieillards, des femmes et des enfants.

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Au matin, au milieu des eaux, apparut un lit flottant où se trouvaient deux femmes. Celles-ci étaient décédées. D’après les informations sur le livre de E.Parmentier, c’étaient la veuve Argentin et sa fille Marguerite. La mort les avaient surprises pendant leur sommeil. Je pense que cette information est erronée ! En effet, sur les registres des archives, il n’est nullement mentionné ce patronyme ; par contre, il y eût quatre décès dont Marie Rose Vatinel, âgée de 79 ans, veuve François Jean Duchemin et Marie rose Duchemin, célibataire, âgée de 48 ans, sa fille. Ces quatre personnes sont décédées à 7h. Un des témoins en commun est fils et frère : Pierre François Duchemin, 45 ans, bourrelier.

A la même date, le village de Vattetot sur mer semble avoir connu une violente tempête, accompagné d’un petit raz de marée qui emporta une maison et en endommagea beaucoup d’autres.

Drames en mer :

En juin 1851, Joseph Isaac Duchemin, patron pêcheur, quatrième fils et son père Jean prirent le commandement de deux bateaux et allèrent pêcher à douze kms au large d’antifer. Il survint un orage très fort en pleine mer. Rose était toujours inquiète et avait peur. Quand elle voyait un orage aussi fort, elle allait cherché ses enfants à l’école. Elle pensait surtout aux marins et à sa famille. Au bout de quelques heures, on vit deux bateaux en escorter un autre. Tout le monde attroupé sur la plage regardait et se demandait ce qui pouvait bien se passer. Hélas, c’était Jean qui ramenait son propre fils. Le tonnerre était tombé à bord de son bateau « la généreuse Elisa » vers 4h du matin, avait coupé les cordages et tué Joseph Isaac. C’était le mercredi 4 juin, il avait trente deux ans. Joseph Isaac avait contracté mariage le 22 janvier 1840, avec Marcelle Rose Paumelle.

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Françoise Rose, après une vie de dur labeur, décéda le lundi 21 juillet 1866, à 11h, à son domicile, à étretat, âgée de 73 ans.

Le mercredi 13 mars 1867, Edouard Léopold Duchemin, âgé de 35 ans, fut le quatrième fils de la fratrie qui périt en mer à 35 lieues des îles Sorlingues (îles scilly). Il était matelot hors service à bord du lougre « Six Soeurs » armé à Fécamp, commandé par Louis Eugène Henry. Edouard Léopold s’était marié le 21 avril 1855, avec Céleste Lucie Lebourgeois dont il aura cinq enfants. Il laisse son épouse et deux orphelines.

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Jean François Nicolas Duchemin décéda à son tour le vendredi 16 mars 1873, à 21h, à son domicile, à étretat, âgé de 81 ans. Ses deux neveux furent témoins:Benoît Martin Mallet, 32 ans, et Jean Dominique Acher, 56 ans.

Epilogue :

En deux siècles, depuis le dernier quart du XVIII ème siècle, on compte une soixantaine de marins étretatais qui périrent en mer. Cette vie de marins était jalonnée de drames qui pouvait décimer des familles entières. Pour la plupart d’entre eux, ils laissèrent des veuves et des orphelins.

Francis Renout
(Administrateur cgpcsm)

Sources :
E.Parmentier (Etretat,son origine, ses légendes, ses villas et leurs habitants)
Alphonse Karr (Histoire de Rose et Jean Duchemin)
Archives départementales de seine maritime
Etretat-les carnets de Polycarpe (Fortunes de mer)


Documents joints

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