A la recherche de ses ancêtres marins au XVIII ème siècle

mercredi 15 avril 2020
par  Francis RENOUT
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Cette histoire, c’est celle de nombreux de nos ancêtres ; une histoire dont l’origine se perd dans la nuit des temps. C’est aussi, particulièrement, celle d’une branche familiale personnelle, dont l’ancêtre en commun s’est marié vers 1664, à Saint Pierre en Port.

Tout commence donc dans ce petit village côtier du Pays de Caux, bordé par la manche, situé sur un plateau de 87 mètres, borné par de hautes falaises sur trois côtés et deux vallons boisés. Une voie antique passait au pied des falaises depuis Chef de Caux (Sainte Adresse) jusqu’à Sainte Marguerite.

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Histoire du village :

L’abbé Cochet disait de ce village : « Saint Pierre en Port est une paroisse de pêcheurs, jadis planté dans un vallon. La mer a mangé le vallon et ses habitations ; les tempêtes ont détruit les barques et les matelots ; ce qui restait d’habitants s’est réfugié au haut de la côte ».

On se souvient d’ailleurs du naufrage des bateaux de Mathieu Blondel et de Jean Letellier et de leurs compagnons ; seize marins qui périrent en mer, le 18 novembre 1636. Il y eut ensuite des périodes d’épidémies qui suivirent en 1637, 1638, 1724, 1743 et 1759.

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Il en résulte un déplacement de l’église vers 1825 ainsi que du joli clocher du sanctuaire primitif. Une chapelle Saint Gervais, citée dans cette paroisse au milieu du XIII ème siècle, dut être brûlée en 1704, lors de l’incendie complet du hameau de Boudeville (Boulleville), dont le nom lui-même à également disparu. Si on en croit un historien, l’emplacement de ce hameau serait dans ce qui est actuellement le centre du village. Différents actes du moyen âge et d’autres, au cours des siècles, prouvent qu’il y avait sur Saint Pierre en Port plusieurs fiefs seigneuriaux, avec castels et donjons.PNG - 2 Mo Une de ces fermes féodales existe encore. Cette « ferme aux moines » possède encore sa large entrée fortifiée et de beaux bâtiments à pans de bois. Une charte d’Henri IV, roi d’Angleterre, parle des salines d’Ancretteville et de Saint Pierre en Port. Le lieu dit « la côte de l’eau salée » paraît en conserver le souvenir.

La tradition locale veut que ce village ait été jadis un port important. Saint Pierre est le patron des pêcheurs. Le quartier du marché semble prouver que la vente du poisson y fut autrefois considérable. Peut-être faut-il rapporter à cette paroisse l’acte qui montre, Richard de Bouquelon et un écuyer préposés à la garde de « Grand pierre port », en 1324. En 1363, Charles le Mauvais, Roi de Navarre, s’établit dans cette paroisse, à la tête d’une bande de pillards.

Saint Pierre en Port est composé de hameaux connus tel que les Grande Dalles et d’autres moins connus tel que Boulleville, la côte aux moines ; de lieux dits comme « le village du bout du nord », « les épincelles », « le vauchel », « le tignolet ». Au près de la côte, on note la précense des mares Brumare et roseaux.

Saint Pierre en Port : images d’autrefois :

http://avive.fr/wp-content/uploads/2017/03/stpierreb.pdf

La configuration actuelle de Saint Pierre en Port remonte au XIX ème siècle. Auparavant, le village se situe dans le vallon, près de la mer. Celui-ci était peuplé de marins qui pratiquaient la pêche à pieds et la pêche côtière, à bord de petites embarcations. Sur le plateau, au hameau de Boulleville, vivent les laboureurs, commerçants et artisans. Vers 1790, à l’endroit où s’élève le château de Trémauville, se trouvaient encore de pauvres habitations, qu’on appelait des cahutes.

En cette année 1790, le 8 août, le curé Gosset, notifia à Louis Lebas, prêtre vicaire, que trois mois plus tard, tous ces pouvoirs de vicaire cessaient.

C’est au début des années 1800, que la population des vallons, commence une lente migration vers le plateau. Les incendies et les orages détruisent régulièrement les modestes maisons des familles de pêcheurs. D’autre part l’essor de la pêche à Terre Neuve, grand consommateur de marins, qui partaient pendant neuf mois, fait déserter le village.PNG - 741.3 ko C’est à cette période que les femmes et les enfants se rapprochent du plateau de Boulleville.

Outre l’activité de la pêche, on note la présence de nombreux bergers qui faisaient paître leurs moutons sur les côteaux. Il y avait jusqu’à 900 bêtes, en 1845. On y cultivait aussi le lin car le curé Dupont raconte son différent avec madame d’Orcher, le jeudi 3 août 1724. Cette dame, prétendait être exempte de dîme, suite à l’aveu de son grand-père Jacques Hédouin, laboureur ; aveu établi le 11 mars 1600, à l’abbaye de Fécamp. Ce différent portait sur 26 bottes de lin et trois pièces de terre.

Il arrive souvent que nos recherches concernant un membre de notre famille soit interrompu.

On a une date de naissance mais pas de date de mariage ou de décès ! On ne sait rien de sa vie ! Qu’est-il devenu ? Différents scénarios sont possibles : comprendre la vie d’un ancêtre, c’est se confronter à beaucoup de domaines : les métiers, l’histoire locale et nationale, la géographie, les climats, les conditions de vie, l’hygiène, les épidémies, les famines, les relations familiales et sociales, la religion. Il a pu décéder à quelques dizaines de lieues du village natal, suivi d’une inhumation anonyme ; décéder en mer ou dans un fleuve et que le cadavre soit retrouver loin du lieu d’origine ; et pourquoi pas se marier dans une autre région si, par exemple, cette personne était dans l’armée. On peut donc imaginer divers déroulements.

https://www.aupresdenosracines.com/2019/01/racontez-lhistoire-de-vos-ancetres-invisibles.html

Si on regarde la configuration du village de Saint Pierre en Port, on s’aperçoit que beaucoup d’habitants sont soit bergers, soit tisserands, soit artisans ou soit marins. Marin ? Quoi de plus facile pour partir sans laisser de trace ! Enfin, si on veut, car il existe des archives intéressantes concernant cette profession où l’on retrouve beaucoup de renseignements. Ce sont les archives maritimes. Concernant le pays de Caux, il y a les quartiers maritimes de Dieppe, Fécamp et le Havre.

http://www.numerique.culture.fr/pub-fr/document.html?base=dcollection&id=FR-DC-AD076_93598729

Biographie de Jean Jacques Renoult :

Jean Jacques nait et est baptisé le 16 août 1777, à Saint Pierre en Port. Il est le fils aîné de Jean Jacques et de Marguerite Delaune, mariés le 27 janvier de la même année, au même lieu . Sa mère est donc enceinte de deux mois environ, au moment du mariage. PNG - 350.2 koA cette date, son père est domestique et sa mère est fileuse. Quelques années plus en tard, en 1792, son père est marin, marinier. Jean Jacques a alors quinze ans. Trois frères et deux sœurs ont agrandi la famille.

A cette époque, les enfants commençaient à travailler très jeunes, voir dès l’âge de 8 ans. Jean Jacques du suivre son père et participer à la pêche côtière, afin de nourrir cette grande famille.

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C’est après avoir parcouru les registres de la marine de Fécamp, que je retrouve, avec plaisir et soulagement, sa fiche matricule. Celui-ci est donc marin et résidant à saint Pierre en port. Il est décrit de taille moyenne et a le poil blond. D’autres renseignements intéressants y sont mentionnés : ses campagnes de pêche. En voici le récit.

Au cours des mois de vendémiaire et floréal de 1795 (avril et septembre/octobre), Jean Jacques est à la pêche aux maquereaux avec Jean Lucade (?). En prairial de l’an IV (mai/juin 1796), il pêche sur le bateau de Pierre Bredel. Le 7 pluviose de l’an VI (26 janvier 1798), et le 16 thermidor de l’an VI (3 août 1798), il est de nouveau à la pêche aux harengs.

On le retrouve, à une date indéterminée, sur la canonnière « l’Enigme », en compagnie du commandant Jade. Ce bateau venait du port de Dunkerque. Par la suite, il embarque sur « le Hardy » du commandant Fitz et débarque au Havre. Le « Hardy » est un navire corsaire. Concernant ce navire, on trouve une liste d’inscription au Havre, en date de l’année 1798.

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Il part ensuite de ce port sur le vaisseau « le Républicain, pour le compte du commandant Berrenger, de la compagnie...Ce navire de ligne PNG - 164.2 kode 74 canons, construit à Rochefort sous le nom de Pyrrhus en 1791, de la classe téméraire de la marine française, qui autant que ces changements de noms rapides, a connu les heures de gloire et de tragédie de la royauté à l’empire. Il est renommé « Mont Blanc » en 1793, « Trente et un mai » en 1794, et « le Républicain » en 1795.

Plus tard, à une date non précisée, il navigue sur le navire du commandant Dufaillet et débarque à Brest en messidor de l’an VIII. Jean Jacques est donc dans cette ville du Finistère, entre le 20 juin et le 19 juillet 1800.

Liste des vaisseaux de la marine française (1789/1815) :

https://troisponts.net/2015/03/02/liste-des-vaisseaux-de-la-marine-francaise-1789-1815/

C’est à partir de cette année 1800 que je perds de nouveau sa trace ! Je sais simplement qu’il a débarqué au port de Brest. Que fit-il par la suite ? Est-il reparti pour une campagne sur un autre navire ? Est-il revenu dans le Pays de Caux ? ou est-il resté habité à Brest ?

Je pris la décision de faire quelques recherches sur les archives municipales de Brest. Travail fastidieux mais après quelques heures, je trouve enfin un mariage. Jean Jacques est donc resté à Brest !Il se marie le 25 thermidor de l’an XII (13 août 1804) avec Anne Le Beuze, fille naturelle d’Anne Le Beuze, née le 23 janvier 1786, à Laval, dans la Mayenne. Le mariage est célébré avec le consentement des parents de Jean Jacques, par procuration amenée de Boulogne sur mer le 13, établie par Dublaise et Dutertre, notaires. Jean Jacques est alors officier marinier. PNG - 2.1 MoLes témoins exercent aussi dans la marine : officier marinier, aide canonnier, calfat au port et gardien volant. Bien sur, vu l’éloignement, ses parents ne purent assister à la cérémonie de mariage de leur fils.De cette union nait quatre filles entre 1805 et 1821.

Quand ses parents décèdent à Saint Pierre en Port, Jean Jacques n’est pas présent aux inhumations. Ce sont ses frères César Alexandre et Pierre Adrien qui s’occupent des formalités.

Au cours des années 1807 à 1830, Jean Jacques excercera différents métiers, toujours en lien avec la marine : D’officier marinier, il devient quartier maître, maître d’équipage, maître de manœuvre, pour finir marin aux équipages de ligne.

Lexique de marine :

http://www.unclepit.com/images/le_lexique_marine_au_format.pdf

Agé de 49 ans, il se marie en secondes noces le 23 août 1826 à Brest, quartier de la recouvrance, avec Jeanne Rose Renote, fille de François et de Marie Françoise Guérin. Jeanne Rose, ménagère, est née le 11 mai 1802 en cette ville. PNG - 2.3 MoElle est âgée de 24 ans. Vingt cinq ans séparent les deux époux ! Un an plus tard, nait leur premier enfant, suivi de cinq autres jusqu’en 1839. A la naissance du troisième enfant, en 1832, Jean Jacques est mentionné retraité de la marine et invalide.
Agé de 65 ans, il décède le 10 février 1843, en son domicile, situé quartier de la Recouvrance. Ce quartier populaire est peuplé de marins et d’ouvriers.
Eugène Sue, en 1834, décrit ainsi ce quartier dans son roman « la vigie de koat-ven » :
« Recouvrance, quartier ordinairement habité par les matelots, les bas-officiers de marine et les maîtres du cabotage était un amas de maisons basses et sombres, de rues étroites, fangeuses, et de ruelles sans issues. »
De même, Conrad Malte Brun, en 1845, en parle ainsi dans son roman :
« Dans les rues escarpées et tortueuses des quartiers supérieurs […], plusieurs maisons ont le cinquième étage au niveau des jardins des autres maisons et les communications […] ne se font que par des escaliers qui ne sont point sans dangers pendant la saison des pluies. »

Le quartier de la recouvrance :

https://www.wikiwand.com/fr/Recouvrance_(Brest)

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Durant tout le XIX ème siècle, les enfants et petits enfants de Jean Jacques Renoult et de Jeanne Rose Renote, habiteront sur Brest. Seul, un petit-fils Edouard Eugène et son épouse Emma Breton iront habiter Bordeaux, où on les retrouve en 1915. Par contre, bien que résidant en bord de mer, celui-ci n’est pas marin. C’est en cette ville que se marie leurs fils Edmond Charles avec Marguerite Gaillardon, le 21 janvier 1915. De nouvelles recherches sur Bordeaux m’anèneront peut-être en d’autres lieux.

Voici comment, en partant de rien au départ, en analysant le contexte familial et les lieux, on arrive par le biais d’autres archives que l’état civil, à retrouver des renseignements qui permettent de continuer et de débloquer une généalogie.

F.Renout
(administrateur cgpcsm)

Sources :
Ouvrage Posthume de l’abbé J.Bunel, publié par l’abbé A.Tougard en 1876.
Joël Trépied, historien local.(histoire de saint pierre en port)
Wikipédia (navire « Mont Blanc »)
Archives maritimes de Cherbourg (quartiers maritimes de Fécamp)
Archives municipales de Brest


Documents joints

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