L’étonnante vocation de Louise Sidonie PAVÉ

dimanche 16 mai 2021
par  Francis RENOUT
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C’est une simple et touchante histoire, celle d’une femme dévouée et charitable, domiciliée dans un charmant village du Pays de Caux, Gueures.

Louise Sidonie Pavé nait le 11 janvier 1811, à Ouville la Rivière. Elle est la fille unique de Jacques Philippe Pavé et Marie Catherine Auzou qui se sont mariés un an auparavant en ce village, le 4 mai 1810. Son père est garde moulin puis meunier et sa mère est fileuse. C’est aussi la petite fille de Jean Baptiste Pavé qui, nourrisson, fut retrouvé un matin de printemps 1744, sur le sol, dans l’église d’Ouville la Rivière. Elle ne connaîtra pas son grand-père décédé deux ans plus tôt en 1809 ; mais l’histoire peu banale de celui-ci, lui fut certainement contée lors de son adolescence, soit par sa famille ou par les habitants.

Louise Sidonie est orpheline à l’âge de trois ans, quand sa mère décède, le 25 février 1813, âgée de seulement 29 ans. Parmi les témoins, on note les présences de Joseph Pavé, tisserand, âgé de 38 ans, son beau-frère, et Jean Thieury, âgé de 43 ans, fabricant, son oncle domicilié à Brachy. Quelques mois plus tard, le 16 novembre, son père Jacques Philippe se marie en secondes noces avec Marie Elizabeth Fromager, âgée de 28 ans, originaire de Bourdainville et domiciliée à Gueures. Deux enfants naîtront de cette union : Jean Félix Augustin Philippe en 1815 et Henriette Elise en 1817.

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(église de Gueures)

Quelques temps plus tard, Jacques Philippe, son épouse et ses trois enfants déménagent pour aller habiter à Gueures, à 4 km d’Ouville la Rivière. Ce village de 600 à 700 habitants au XIX ème siècle, est traversée par les rivières de la Vienne et de la Saâne. Pusieurs étangs se trouvent le long de leur parcours entre le bas d’Avremesnil et le Houpillier. Dès le XVIII ème siècle de nombreux moulins sont installés le long des berges.

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Au cours de ce siècle, Gueures connait un essor important sous l’influence du comte Pierre Victor de Tocqueville, colonel de cavalerie. Le château, une belle demeure seigneuriale, reconstruite vers la fin du XVII ème siècle, possède un jardin à l’anglaise, traversé par la Saâne. Maurice Leblanc y séjourne au moment où sa sœur Jehanne louait le château. Bien qu’à l’écart des grandes voies de circulation de nombreuses activités industrielles se sont développées dans ce village. C’est peut-être pour cela que cette famille y emménage entre les années 1820 et 1830. On y trouve les établissements Bourdon qui fabriquent des cierges et des bougies ; les textiles Leroux et une importante papeterie entre 1823 et 1861.

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Louise Sidonie est couturière et gagne environ 75 c par jour. Au cours de l’été 1832, âgée de 21 ans, elle se retrouve enceinte. C’est dans la maison de ses parents qu’elle accouche, assistée par Dorothée Halé, sage femme de 25 ans, domiciliée à Thil Manneville. Une fille naturelle, Marie Elizabeth Pavé nait le lundi 18 février 1833, à Gueures. Au cours de ces années 1832 et 1833, des épidémies de grippe et de choléra sévissent en France, et particulièrement dans ce village. On y dénombre de nombreux décès. On n’avait pas connu une telle épidémie depuis celle de la grande peste de 1720. Elle touche les plus pauvres vivant dans des conditions d’hygiènes déplorables, mais n’épargne pas les riches. Aux premières heures de l’épidémie, on assiste à un exode massif des habitants de la capitale vers la province, ce qui contribue à propager le choléra. La petite Marie Elizabeth en est-elle atteinte ? Toujours est-il qu’elle décède le 30 septembre, âgée de 7 mois.

Au vu de ses grands malheurs, sans hésiter, Louise Sidonie laisse là son aiguille, son gagne-pain, et s’installe comme garde malade dans les familles les plus pauvres atteintes par le fléau. Douée d’un cœur exquis, elle est prise d’une compassion infinie pour tous ceux qui souffrent. Gueures qui renferme alors une population ouvrière assez considérable, est cruellement éprouvé par l’épidémie. Les morts se succèdent, la terreur devient générale. Louise Sidonie, douce et souriante, sans crainte du danger, sans souci de la fatigue, se multiplie auprès des chevets les plus menacés. Elle devient la providence du village. Aussitôt qu’on apprend qu’un indigent, un enfant, une mère ou un vieillard, est frappé par la maladie, on court chercher Sidonie. Elle s’installe au domicile de ces personnes qui pensent que sa tendresse et son dévouement peuvent conjurer les ravages du mal et leur rendre la vie.

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Agée de 28 ans, elle se marie le 7 juillet 1839, dans sa paroisse, avec Jean Louis Médéric Thierry, journalier. Les deux époux signent l’acte. Parmi les témoins, on trouve son frère Augustin, meunier. Les années passent mais le destin ne leur permet pas d’avoir d’enfants.

Louise Sidonie continue son dévouement auprès des pauvres malades. Elle leur prodigue ses soins pendant un mois ou deux en partageant avec eux, son bois pour se chauffer et parfois son pain pour les nourrir. Elle ne demande aucun dédommagement à ses peines et à ses veilles aux pauvres ; par contre, elle accepte un peu d’argent des plus aisés. Ces derniers ne veulent plus d’autres soins que ceux de Sidonie.

En l’espace de cinq années, elle déplore le décès de trois membres proches de sa famille. Le 3 juin 1845, son frère Jean Félix Augustin décède à l’âge de 29 ans. Ensuite, c’est son père Jacques Philippe le 18 novembre 1847 ; puis sa belle-mère, Marie Elizabeth Fromager, le 10 mars 1850. Malgré les chagrins de la vie, Louise Sidonie continue à prodiguer des soins et de l’attention aux malades. Suivant le témoignage du médecin d’Ouville la Rivière à cette époque, celle-ci grâce à ses interventions, à contribuer à guérir de nombreuses personnes.

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(route d’Ouville la Rivière à Brachy)

En 1854, un sieur Verdier, frappé de mort subite, est trouvé après trois jours, dans un état de décomposition effrayante. Nul n’ose s’approcher du cadavre pour lui rendre les derniers devoirs. Comme toujours, on a eu recours à Sidonie qui accomplit avec courage et tendresse ce travail repoussant.

Ainsi, en 1857, un pauvre jeune homme, Lazare Berville, tombe dans une chaudière d’eau bouillante à la papeterie du val vernier. Il est ramené chez ses parents dans un état désespéré ! Ses chairs tombent en putréfaction. L’odeur fétide qui s’en dégage, éloigne de lui jusqu’au médecin ; pas celui dont je viens de parler mais un autre de la région. Sidonie n’hésite pas. S’attachant à ce malheureux, elle décide une opération salutaire. Elle lui coupe les chairs putréfiées avec ses ciseaux, panse ses larges plaies, et Dieu aidant, le ramène à la santé.

En 1864, le jeune Buron, et en 1865, Pauline Langlois, atteints également d’affreuses brûlures contractées dans la même fabrique, sont l’objet de mêmes soins. L’exploitation des deux papeteries situées à Gueures et au Val Vernier sur la commune de Brachy, fut formée le 23 mars 1838, entre Mr Camille Gosse de Serlay, Mr Daniel Muller, tous deux négociants domiciliés en ce village, et Mr Antoine Isidore Drouard, fabricant de papiers peints domicilié à Paris.

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Les maladies les plus rebutantes et les plus prolongées chez les vieillards pauvres, ne peuvent pas plus épuiser sa patience que son dévouement. C’est ainsi qu’elle a soigné pendant trois mois la mère Burel et la mère Rioult. Elle leur a fourni elle même des remèdes et des aliments qui ont prolongés leurs jours.

En 1865, un sieur Taillas, frappé de mort violente, est découvert après cinq jours, avec les tristes stigmates d’une putréfaction avancée. De nouveau, on fait appel à Sidonie qui lui rendit les derniers devoirs.

Sur les recensements de Gueures, entre 1846 et 1866, on s’aperçoit qu’il n’y a que le couple qui habite le foyer sauf pour 1866, où l’on note la présence de leur neveu âgé de trois ans et demi, Joseph Mirande.

Malheureusement, le 29 septembre 1867, son époux Jean Louis, décède âgé de 54 ans. Il est alors jardinier. Elle surmonte ce nouveau malheur et continue de donner son temps, ses soins, son cœur, à ceux qui souffrent, sans espoir de récompense et sans autre mobile que la charité. Ce qui est héroïque, c’est d’exposer volontairement sa vie, pendant des semaines et des mois, au contact des maladies contagieuses et des épidémies. Elle remplace la famille absente et les amis épouvantés auprès des malades atteints de fièvres typhoïdes, de gangrènes, de choléra ou de petite vérole. Le plus étonnant, c’est qu’elle n’eut jamais aucun symptôme concernant ces maladies !

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(Gueures:la grande rue)

Parmi toutes les épidémies du XIX ème siècle, on se souviendra longtemps des ravages que la petite vérole fit au cours des années 1870 et 1871 dans ce village. Près de cent personnes en furent atteintes. Dix sept moururent dans les premiers temps. Aussi intrépide à ses soixante ans que pendant sa jeunesse, Sidonie soigna neuf familles pauvres, l’une après l’autre.

Au cours de sa vie, c’est par centaines que l’on compte les morts que Sidonie a entouré de ses derniers soins. Et quand le pauvre convoi conduit au cimetière de la paroisse le vieillard sans famille, c’est encore Sidonie qui marche derrière lui en priant. Il paraît que c’est à l’ombre de l’église entouré d’un bouquet d’arbres, dont les murs portent les vestiges des siècles lointains, que Sidonie développa ses vertus d’humble femme.

Pour lui exprimer leur gratitude, le maire Roussel (dont le mandat débute en 1874), le conseil municipal constitués de Mrs Forget, Bard, Gellée, Grossard et Vauquelin, le curé Réfuveille, le médecin Rémoussin, l’instituteur Moulin et les habitants de Gueures, signèrent une pétition qui passa de maison en maison. Le maire envoya ensuite cette pétition auprès de l’académie de Rouen, pour permettre à Sidonie d’obtenir le prix Dumanoir, suite à quarante ans de cette vie bienfaisante et pleine de dévouements. Le prix lui fut décerné par l’académie de Rouen, le 7 août 1875.

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Après avoir songé aux autres, elle s’est oubliée elle même. Elle n’a même pas de chaumière. Son humble logis est constitué d’une simple chambre. A l’intérieur, on trouve une table boiteuse où sont posées quelques assiettes, une couche de bois blanc, deux chaises et une vieille armoire. Sur la cheminée est accroché un christ, inspirateur de sa vie pleine de charité et quelques cadres. Quelques pauvres hardes sont pendues à la muraille.

Epilogue :

Au moment où on lui remis le prix, alors âgée de 64 ans, on lui demanda ce qu’elle ferait de l’argent ? Sidonie répondit : « Je m’achèterais du bois et du linge ; j’en connais trop le besoin. Et si à ma mort, il me reste de l’argent, je veux que ce soit pour les pauvres de Gueures »

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Est ce qu’il faut rechercher l’idée de l’inspiration de cette vocation à aider les pauvres, avec l’image que Sidonie a pu avoir de ce grand-père, retrouvé abandonné sur le pavé de l’église par une mère qui, peut-être pour elle, n’avait pas les moyens de subvenir à ses besoins ? On ne le saura jamais !

Après cette vie de dévouement, Louise Sidonie décède le 31 janvier 1892, à 15h, âgée de 81 ans, à l’asile des petites sœurs des pauvres, section Caude-Cote, à Dieppe. Cet établissement fut ouvert en 1885.

F.Renout
(Administrateur cgpcsm)
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Sources :
Gallica (la semaine religieuse du diocèse de Rouen)
Rapport sur le prix Dumanoir du 5 août 1875
Base de données Généacaux et archives seine maritime


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