Condamné à être rompu vif

vendredi 20 décembre 2019
par  Francis RENOUT
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Suivant le mandement délivré le 18 avril 1780 par Henri Langlois, remis au sieur Duhamel, curé de la paroisse Saint Jacques de Dieppe, aux fins de donner une sépulture, aux corps de Marie Guiche, cabaretière, âgée de 82 ans et à sa fille Catherine Lecomte, fileuse, âgée de 47 ans, il fit procéder à leurs inhumations, le jour suivant 19 avril..

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Celles-ci furent retrouvé assassinées à leur domicile, rue de la prison, pendant la nuit du lundi 17 au mardi 18 avril, à Dieppe, paroisse Saint Jacques. Que s’était-il passé cette nuit là ? Quelle mauvaise rencontre avait pu faire ces deux femmes ? Un client mal intentionné ? Toujours est-il, que celles-ci furent assommées dans leur cuisine qui donnait sur la rue de la prison.

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Après quelques recherches de la maréchaussée (gendarmes à cheval sous l’ancien régime), les protagonistes de l’histoire furent arrêtés quelques temps plus tard :deux hommes, un dieppois, Michel Vatinel, garçon menuisier et Joseph Peter dit Belsamour, caporal au régiment de Lorraine, en garnison dans la ville, âgé de 30 ans. Ce dernier était originaire d’Héricout les trois évêchés. Je n’ai pas retrouvé où se trouvait ce lieu ! Peut-être une ancienne paroisse. Ceux-ci furent prisonniers en la conciergerie de la cour. Le vol était certainement leur motivation. Les deux femmes n’opposèrent aucune résistance vu leur état : la mère était âgée de 82 ans et la fille était aveugle.

Biographie de Joseph Peter :

Grâce quelques temps plus tard aux recherches d’un lecteur, on retrouve la trace du caporal « Belsamour s » sur le registre matricule militaire du régiment d’infanterie de Lorraine de l’ancien régime.

Jean Joseph Peter naît le 10 juillet 1753, à Réchicourt le château, en Moselle. Il est le second fils de Joseph Peter, tailleur d’habits, et de Catherine Thiébaut, mariés dans ce village le 27 janvier 1750. Il est orphelin à l’âge de cinq ans.

Le 26 mars 1773, il s’engage dans l’armée pour huit ans. On le décrit ainsi : taille 5 p 5p, cheveux et sourcils châtains, yeux gris, visage gros et carré légèrement marqué de petites véroles au nez, nez plat et une cicatrice au sourcil droit. En 1778, il devient caporal. Sur son dossier militaire, il est mentionné que Peter fut abandonné à la justice civile le 18 avril 1780.

La même année, le 18 janvier 1780, sa sœur Marie Anne se marie au village avec François Mansuy. Leur premier fils Joseph Médard naît la même année le 6 novembre, et décède à l’âge de 28 jours. Quand au dernier fils né en 1796, celui-ci sera prénommé Jean Joseph. On peut supposer que c’est en souvenir de son frère.

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Biographie de Marie Guiche :

Marie Guiche, fille de Toussaint et Marguerite Bénard, est baptisée à la chapelle du Pollet, le 15 septembre 1700, à Neuville-lès-Dieppe. C’est le quartier traditionnel de Dieppe, habité depuis le Moyen Age par des pêcheurs appelés les "Polletais". Situé sur la rive droite, à l’embouchure de l’Arques, ce lieu se compose de modestes demeures en silex et fut l’ancien cœur de la ville de Dieppe. Ses rues étroites résonnent encore des chants des marins d’autrefois.

Marie se marie, en premières noces, avec Nicolas Lecomte, le 27 juillet 1722, paroisse Saint Jacques, à Dieppe. Plusieurs enfants naissent de cette union entre les années 1723 et 1737. Malheureusement, Nicolas décède le 20 mars 1747, âgé de 52 ans.

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Quelques mois plus tard, elle se marie de nouveau, en secondes noces, avec Jean Jacques Morel, le 9 janvier 1748, dans la même paroisse.

Catherine Lecomte naît le 28 avril 1734 à Dieppe, en la paroisse Saint Jacques. Depuis quand est-elle aveugle ? Dificile à dire ! Sur l’acte d’inhumation, on mentionne qu’elle est fileuse. Comment peut-elle exercer ce travail quand on sait que le filage se pratique au fuseau ou au rouet ?

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Le procès et la condamnation des prévenus :

Le 7 mai 1780, l’affaire fut instruite en la cour, par la haute justice de Dieppe, à la requête du substitut du procureur général du Roi, au dit siège du bailliage d’Arques, contre Joseph Peter dit Belsamour et Michel Vatinel, suite au rapport du conseiller rapporteur, le Masurier de Ranville.

Suivant les déclarations des prévenus, ceux-ci sont accusés d’avoir assassinés la veuve Morel et sa fille, en les assommant, ainsi que de vol. En effet, ils allèrent visiter les pièces de la maison et forcèrent les quatre battants d’une armoire, placée dans une chambre, au dessus de la cuisine. Ils emmenèrent les effets précisés au procès.

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La condamnation fut terrible !Voici l’énoncé de la sentence :

« le dit Peter Belsamour sera mené et conduit dans un tombereau, par l’exécuteur des sentences criminelles, sur la place du marché aux fruits de la ville de Dieppe, où il aura les bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs, sur un échafaud. Cet échafaud sera dressé, pour cet effet, sur la dite place. Une fois les membres rompus, il sera placé sur une roue, la face tournée vers le ciel pour y finir ses jours. Une fois le corps mort, il sera porté, par le dit exécuteur, au lieu patibulaire ».

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Le lieu patibulaire était un endroit où l’on exposait les corps. On dressait deux poteaux et une traverse sur laquelle on pendait le corps à la vue de tous. Quand la tête se détachait, elle était plantée sur un pieu à l’endroit du crime.

Pour information : un tombereau est une charrette, utilisée pour le transport des condamnés sur le lieu de leur exécutions.

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Cette peine n’a lieu que pour des crimes atroces : tels que l’assassinat, le meurtre d’un maître par son domestique, le vol de grand chemin, le parricide, le viol.

Avant l’exécution, le dit Peter Belsamour, sera soumis à la question ordinaire et extraordinaire, pour apprendre de sa bouche la vérité et pour connaître les noms de ses complices. Michel Vatinel, fut renvoyé hors de la cour, relaxé et sorti de prison par le géolier.

Dans l’attente de l’exécution, Peter Belsamour sera conduit, sous bonne garde, des prisons de la conciergerie de la cour, en celles du bailliage de Dieppe.

Au moment de l’exécution, le 10 juin 1780, la veille de la saint Barnabé, à 12h30, il fut assisté du père Romain, religieux carme. Selon la constitution des suppliciés, l’agonie sur la roue pouvait être interminable. Il ne mourrut qu’à 21h, fort contamment et bien résigné à mourir. Son corps fut exposé deux jours en haut du mont de Caux et jeté dans la cavée.

Pierre Simon, le premier condamné à avoir été rompu vif en la ville de Rouen en 1524, mit au moins trois jours et cinq heures à mourir : roué le 17 juin à cinq heures de l’après midi, on l’entendait encore geindre le 20 à dix heures du soir.

Ses biens acquis furent confisqués au profit du Roi ou de qui il appartiendra. Toutefois, il sera pris préalablement, la somme de 100 livres d’amende envers le Roi.

Le supplice de la roue :

La roue est un moyen de supplice utilisé depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XVIIIᵉ siècle. Au cours de l’histoire, ce supplice a revêtu différentes formes. Dans l’Antiquité, on attachait les condamnés aux rayons d’une roue pour les torturer ou les faire tourner parfois jusqu’à la mort.

Au milieu du Moyen Âge, apparaît un nouveau mode d’exécution au cours duquel le condamné à mort, après avoir eu les membres et la poitrine brisés en étant écartelé sur le sol ou sur une croix en bois, reste exposé sur une roue jusqu’à ce que mort s’ensuive. Selon la résistance du patient, l’agonie sur la roue pouvait durer de quelques instants à plusieurs jours.

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Pour des raisons de décence, la peine de la roue n’était pas appliquée aux femmes : celles-ci étaient condamnées au bûcher, à la pendaison ou à la décapitation, en fonction de leur crime ou de leur qualité.

Le 6 octobre 1791, l’Assemblée Nationale votera le code pénal qui dispose, dans ses articles 2 et 3 de son titre premier, que « La peine de mort consistera dans la simple privation de la vie, sans qu’il puisse jamais être exercé aucune torture envers les condamnés. » et que « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. », abolissant ainsi définitivement l’usage de la roue.

http://www.odile-halbert.com/wordpress/?p=13502

L’exécution de Mandrin le 26 mai 1755 :

https://www.mandrin.org/execution-de-mandrin.html

Le mode opératoire :

On dresse un échafaud sur le milieu duquel est attaché à plat une croix de Saint-André faite avec deux solives en forme oblique assemblées au milieu où elles se croisent, sur lesquelles il y a des entailles qui répondent au milieu des cuisses, des jambes, du haut et du bas des bras. Le criminel nu, en chemise, étendu sur cette croix, le visage tourné vers le ciel, l’exécuteur ayant relevé sa chemise aux bras et aux cuisses, l’attache à la croix à toutes les jointures et lui met la tête sur une pierre. En cet état armé d’une barre de fer carrée, large d’un pouce et demi arrondie avec un bouton à la poignée, il en donne un coup violent entre chaque ligature, vis-à-vis de chaque hoche et finit par deux ou trois coups sur l’estomac.

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Après l’exécution faite, le corps du criminel est porté sur une petite roue de carrosse dont on a scié le moyeu en dehors et qui est placée horizontalement sur un pivot. L’exécuteur, après lui avoir plié les cuisses en dessous, de façon à ce que ses talons touchent au-dessous de sa tête, l’attache à cette roue en le liant de toutes parts aux jantes et le laisse ainsi exposé au public plus ou moins de temps.

https://www.geo.fr/histoire/le-squelette-dun-homme-brise-par-la-roue-de-la-torture-mis-au-jour-197578

Lieux d’inhumations des suppliciés :

Une question me vient à l’esprit : « Que faisait-on des corps après le décès de ces personnes ? »

Ceux-ci étaient, en général, inhumés dans une fosse, creusée dans une bande de terrain, proche du lieu d’exécution. On les recouvrait de terre le lendemain.

En ce qui concerne Joseph Peter, son corps fut jeté dans une cavée, située près du mont de Caux. A cette époque, on considérait donc ces personnes, pire que des animaux ! J’ai eu beau chercher son acte de décès sur les registres des archives, on ne retrouve aucune trace de lui. Par ailleurs, que désignait-on par « mont de Caux » ? Où se trouvait ce lieu ?

Il fallut attendre le 21 janvier 1790, date à laquelle, par décret, l’assemblée nationale constituante, autorise l’inhumation des suppliciés dans le cimetière.

Voilà comment disparaissaient des personnes ! Encore une façon parmi d’autres de disparaître sans laisser de trace. C’est pourquoi, nous généalogistes, on est souvent confronté à chercher vainement des dates ou lieux de décès.

F,Renout
(Administrateur cgpcsm)
R

Sources :

Revue connaissance de dieppe.
Base de données Généacaux et archives de Seine Maritime.
Jacques Dard (Biographie de Joseph Peter)


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