Les dentellières dieppoises

mercredi 23 juin 2021
par  Francis RENOUT
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Implanté à Dieppe vers la fin du XVIème siècle, la dentelle ne se développe réellement qu’au début du XVII ème siècle. Le savoir-faire des dentellières est alors reconnue puisque Catherine De Rohan, duchesse de Longueville, désireuse d’ouvrir une école de dentelle dans son château d’Etrépagny, à Chantilly, fait venir des dentellières dieppoises comme maîtresses. A cette époque, un quart de la population de toutes classes et de tous âges, de six à soixante dix ans fait de la dentelle. On considère que c’est la seule occupation des femmes et des jeunes filles de marins pêcheurs et d’ouvriers.

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(dentellière dieppoise costume de 1835)

Par son ordonnance d’août 1665, Colbert entreprend de promouvoir l’industrie dentellière en établissant des manufactures dans plusieurs villes de France. La même année, c’est à Alençon, que se forme le grand centre de la fabrication des dentelles françaises, grâce à l’enseignement de quelques ouvrières venues de Venise.

En 1694, Vauban estime que le chiffre d’affaires est de 700 000 livres. En cette année, les 22 et 23 juillet, la flotte anglo-néerlandaise, bombarde la ville. Les maisons à pans de bois brûlent et presque l’ensemble de la ville est détruite sauf dans le faubourg du Pollet. La ville détruite, sa flotte et son port ruinés, Dieppe mettra près de vingt ans à se relever.

En 1764, on dénombre 1800 dentellières et 150 marchands. En 1781, suivant l’almanach des marchands et d’après Mr Le Corbeiller, on compte 13 négociants. Ces derniers vendent le fil aux ouvrières.

Au début du XVIII ème siècle, Dieppe et le village de Saint Nicolas d’Aliermont abritent 4000 dentellières. De très nombreux commerçants achètent leur dentelle pour les expédier dans tout le royaume (Soissons, Tours, Lyon, La Rochelle, Paris, Toulouse, etc...), en Espagne, en Amérique et jusqu’aux Indes.

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Cette industrie florissante est favorisée par l’emploi courant de la dentelle dans les costumes, mais aussi par le passage de souverains, de courtisans, de riches bourgeois ou d’étrangers. La production s’apparente, en plus rustique, à la dentelle de Valenciennes et demande moins de fuseaux. Les dentellières aiment donner à leur travail artistique des appellations telles que : « à la vierge » ou « Avé Maria ».

En 1781, les « barbes » de dentelle de Dieppe valent de trente à 120 livres la paire, et les autres, de dix sous à vingt livres l’aune. L’aune est une mesure de longueur ancienne instaurée par l’Édit royal de François I qui stipule de « n’utiliser comme unité de longueur que l’Aune du Roy ou Aune de Paris, ayant pour valeur 3 pieds, 7 pouces, 8 lignes de Pied du Roy » (environ 118,84 cm).

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Voici la Révolution. C’est à partir de cette période que décline la fabrication de dentelles à Dieppe. Dans le torrent qui passe, les arts et les industries d’art sont emportés, naturellement. Les couvents s’expatrient tandis que les ouvrières des campagnes abandonnent leurs fuseaux. Le Tiers État inaugure un costume sévère d’où la dentelle est bannie, et, désormais, nous la verrons proscrite du costume masculin. Il faut attendre le Directoire pour assister à une résurrection timide des grands points.

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En 1824, il n’y a plus que neuf marchandes et l’année suivante, une seule. En 1826, sous la direction des sœurs de la providence de Rouen, est créée une école-manufacture de dentelles, au capital de 50 000 fr. Elle sera subventionnée par la municipalité, la duchesse de Berry, la reine Marie Amélie, la duchesse d’Orléans et par la suite par l’impératrice Eugénie. Installée près du « marché aux veaux », une trentaine d’orphelines fréquente l’école où l’on reçoit aussi des écolières. Jusqu’en 1855, l’école reçoit 2000 enfants, 56 internes orphelines et soigne 400 malades. Celle-ci est reconstruite rue Lemoyne.

Au fil du temps et des besoins, les activités de l’Institution évolueront. En 1856, un atelier de fabrication de filets pour la pêche sera créé et progressivement l’activité dentelle disparaîtra.

Ombrelle en ivoire et dentelle :

http://www.lamidesarts.fr/OMBRELLE-IVOIRE-ET-DENTELLE-NOIRE-DE-CHANTILLY-1850-1880

En 1842, parallèlement à la dentelle de Dieppe avec fond à la vierge, la dentelle genre Valenciennes continue d’être fabriquée.

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Les conditions d’apprentissage :

La vie des apprenties dentellières est bien triste. Leur situation est plutôt déplorable. C’est vers l’âge de sept à huit ans qu’elles commencent leur apprentissage, rassemblées à une douzaine, dans la chambre de leur maîtresse. Du matin au soir, elles y resteront trois ou quatre ans à apprendre ce métier très minutieux qui demande beaucoup d’attention. L’hiver, pour se garantir du froid, chacune des filles, a un pot de terre, où brûle du charbon.

Elles faisaient au point de Dieppe des barbes de dentelle pour les coiffes et les colifichets dont se paraient seigneurs et dames de passage.

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Dans un contrat daté de 1771, il est dit que la maîtresse était tenue de fournir à ses apprenties, à boire, manger, feu, lit, et hôtel et lui apprendre son métier, suivant certains accords et moyennant certaines redevances. Ce contrat n’était pas toujours bien respecté et profitait surtout à « l’entrepreneuse ». Renfermées dans un réduit chétif, courbées sans cesse sur le bloc qui contient son ouvrage, elles travaillent de douze à seize heures par jour. La nourriture malsaine est distribuée dans une quantité suffisante, simplement pour les empêcher de mourir.

Conditions de vie à l’âge adulte :

Les conditions de vie des dentellières ne sont pas meilleures lorsque l’apprentie devient ouvrière. Elle travaille toujours autant pour avoir juste de quoi se nourrir.

A Dieppe, suivant les quartiers, la majorité des dentellières sont des femmes d’ouvriers qui, comme beaucoup, travaillent à la manufacture des tabacs. Dans les faubourgs du Pollet, elles sont femmes de marins pêcheurs. Ces familles sont souvent à la limite entre misère et survie. Dans ce contexte, au milieu du XVIII ème siècle, les familles se nourrissent essentiellement de pain, entre une livre et demi et deux livres par jour, par personne. Celui-ci est consommé sous forme de soupes épaisses, le matin et le soir. Si le prix augmente, c’est la malnutrition, voir la famine qui entraîne la mort des enfants les plus faibles ou celle de l’épouse en couches.

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La légèreté et le peu de valeur de l’équipement n’exigent ni investissement, ni locaux particuliers, ni entretien. La dentellière peut s’installer devant sa porte, sa fenêtre ou dans la rue avec des voisines ce qui lui permet de surveiller les allées et venues. Elles se transportent où elles le désirent, emmenant avec elles leur oreiller à dentelle.

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Pas besoin non plus d’un éclairage fort, surtout si elles connaissent leur modèle. Cela facilite le travail nocturne, à la chandelle, même pendant les veillées où les langues courent en même temps que les doigts. Toutefois, pendant les soirées d’hiver, elles s’assemblaient pour former un écot ; là, quatre ouvrières se rangent autour d’une mince chandelle, dont la faible lumière est rendue plus intense au moyen de globes en verre blanc, remplis d’eau, appelés bouteilles à veillées, que chacune de ces ouvrières place dans la direction de son coussin.

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(globes de lumière)

La dentellière est souvent exploitée par le commerçant en gros qui lui fournit le modèle à exécuter et le fil. Chaque mois « la leveuse » passe prendre les travaux commandés. Critiques et marchandages donnent lieu à de longues palabres. Le moindre défaut sert de prétexte pour rabattre le prix.

La dentelle aux fuseaux :

D’abord nommée passementerie (1539), le mot "Dentelle" c’est-à-dire " petites dents ", apparaît pour la première fois en 1545, dans l’inventaire de la dot de la sœur de François Ier.

La technique de la dentelle aux fuseaux apparaît également durant la Renaissance, probablement à Venise. Le fil de soie, de coton, de lin ou même de laine est enroulé autour des bobines des fuseaux en bois.

Les bobines de fuseaux sont fabriqués à partir du bois de houx (arbuste au bois solide et léger), de cerisier, d’acajou, d’ivoire, d’os etc. La poignée des fuseaux a une forme de quille pour mieux l’attraper avec les mains.

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Le motif reproduit sur un carton perforé ou sur un carreau (coussin à dentelle) se forme en croisant les fils qui sont maintenues à l’aide d’épingles piquées sur les dessins. Les épingles sont retirées après quelques centimètres. Cette technique est plus complexe que la dentelle à l’aiguille et il faut avoir une certaine expérience pour exécuter un ouvrage de qualité. Les dentellières les plus expertes peuvent manier jusqu’à 1.500 fuseaux pour un seul ouvrage qui demande parfois plusieurs centaines d’heures de travail.

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Malgré toutes les tentatives de sauvegarde, on ne sera jamais en mesure de recréer les fines dentelles du XVIIe et XVIIIe siècle. Il n’existe plus de dentellière qui pratique cette activité 10h par jour depuis l’âge de 5 ans. Il n’existe plus non plus de fils aussi fin qu’à l’époque.

Le XXe siècle signe la quasi disparition de la dentelle à la main. Il existe encore quelques héritières qui sauvent ce savoir, mais très peu.

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Les métiers à dentelle aux fuseaux :

https://www.lesdentellieresdemagalas.com/metiers_dentelle.php

Quelques exemples parmi des familles dieppoises :

Bien que les jeunes gens aient de nombreuses occasions de se rencontrer, l’endogamie, c’est à dire le mariage entre gens de même milieu et de même niveau social reste pour ainsi dire la règle. Souvent les parents jouent le rôle principal.

Marie Jeanne Mariette âgée de 20 ans, est dentellière et raccommodeuse de filets de pêche quand elle se marie le 7 janvier 1741, à Dieppe, au faubourg du Pollet, avec Jean Félix Magnan, âgé de 24 ans, maître de bateau et écorreur. L’écorreur est un marin chargé par l’équipage, de tenir les comptes du poisson livré aux marchands.

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Parmi les onze enfants du couple, Marie Anne, la dernière fille de la fratrie, est dentellière quand elle se marie le 1 mai 1783, à Dieppe, paroisse Saint Jacques, avec Pierre Gabriel Denelle, marinier, capitaine de navire. Sa belle mère Marie Françoise Lheureux est aussi dentellière et son beau-père Gabriel , matelot. Ils auront sept enfants dont Marie Anne Catherine Denelle, dentellière, qui se marie le 6 février 1815, à Dieppe, avec Jean Charles Boucher, marin pêcheur et maître au cabotage. Ses beaux parents exerçaient les mêmes métiers. Trois générations qui se suivent et qui se ressemblent.

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Madeleine Rose Goguet, née en 1783, à Dieppe, se retrouve orpheline à l’âge de deux ans quand sa mère Marie Françoise Peltier, dentellière, décède, âgée seulement de 44 ans. Son père Adrien, ouvrier au tabac, se marie en secondes noces le 15 janvier 1787. Elle ne connut pas sa grand-mère paternelle car cette dernière n’avait que 38 ans, en 1754, au moment de son décès. Celle-ci était aussi dentellière.

A l’âge de dix huit ans, le 5 juin 1811, à Dieppe, elle se marie avec Pierre Aimable Legras, marin pêcheur. Ses parents et aïeux sont pour les hommes, ouvriers à la manufacture de tabac, et pour les femmes, dentellières, et ce, depuis trois générations. Sa grand-mère, Marie Anne Guichet, atteindra l’âge respectable de 90 ans lorsqu’elle décèdera le 7 janvier 1805.

Madeleine Rose décède aussi très jeune, à l’âge de 35 ans, en 1819. Elle n’aura pas le temps de connaître sa belle fille, Geneviève Adèle Pouchet, dont le métier est...........dentellière !

Quatre générations et plus d’un siècle pour cette famille, qui, de mère en fille, ou belle fille, restera fidèle au service de la dentelle.

Epilogue :

Durant la seconde moitié du 19ème siècle, le métier de dentellière décline rapidement et si aux alentours de 1850, on recense encore près de 250.000 femmes vivant de cette activité en France, elles ne sont plus que 100.000 à l’aube du 20ème siècle.

Les écoles de dentellières en France et en Belgique :

https://journals.openedition.org/histoire-education/2028

A Dieppe, le Lieu de Mémoire de la Fondation « Les Dentelles » retraçe à l’aide des objets et des archives, l’histoire de l’Institution depuis 1826. Son patrimoine a été constitué par les dons et legs de bienfaiteurs. (8 place Saint-Jacques à Dieppe en face de l’hôtel restaurant Au Grand Duquesne )

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F.Renout
(Administrateur cgpcsm)
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Sources :
Sur une idée de Michelle Poulain
André Boudier (Dieppe et la région à travers les âges-1954)
Archives et cultures (Les femmes au quotidien de 1750 à nos jours-2011)
Histoire de la dentelle au fuseau


Documents joints

PDF - 2.2 Mo