Criel sur Mer : l’inconnue du fleuve l’Hyères
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Le 28 mars 1857, à 11h30 du matin, est retrouvé le cadavre d’une personne de sexe féminin, noyé dans le fleuve l’hyères, à Criel sur Mer, par un habitant du village. Celui-ci nommé Charles Antoine Macquet, âgé de 50 ans, était accompagné de Joseph Byhet, garde champêtre, âgé de 60 ans.
Charles Antoine, arrêté dans les joncs au milieu de la rivière, vis à vis d’une prairie appartenant à l’hospice d’Eu, dite « le bel », exploitée par Mr Théroulde david, cultivateur dans la commune, aperçut un cadavre. Ceux-ci allèrent avertir les autorités compétentes.
Ce qui est nommé rivière dans l’acte de décès est en fait un fleuve côtier nommé l’hyères qui prend sa source dans la forêt d’Eu, dans le village d’Aubermesnils aux Erables. Il draine les eaux du bassin versant sur 44 kms, jusqu’à son embouchure dans la manche, à Criel sur Mer. Il serpente entre les coteaux boisés.
La vallée accueillait autrefois de nombreux moulins, roselière, près salés prairies, zones humides où se cachent quelques vestiges historiques. Au début du XIX éme siècle, on comptait encore quatre moulins à blé et deux moulins à huile. On avait aussi établi, au bord de l’hyères deux ateliers pour le rouissage du lin.
L’élevage constitue une des principales ressources du bourg. Vers 1830, on comptait un total de 1850 moutons.
Criel sur Mer est un lieu où le temps a laissé son empreinte au travers du savoir faire des hommes : manoir de Briançon, château de Chantereine et château de saint léonard du besle dont il ne reste que des ruines au XIX ème siècle.
Découverte du cadavre :
Après cet historique des lieux, revenons à la découverte de ce cadavre. C’est une jeune femme paraissant avoir vingt ans, ayant la taille d’un mètre soixante, cheveux châtains, nez épaté, figure pleine et dépourvu de dents à la mâchoire supérieure.
Concernant l’habillement de cette personne, on note ce qui suit. Elle portait autour de son cou un mouchoir en indienne rose et par dessus un mouchoir violet en laine ayant un effilé. Elle était coiffée d’un petit bonnet en calicot à bord indéplissable. Elle portait une camisole noire en mérinos sous laquelle il y avait une autre camisole bleue en coton tricoté, un tablier bleu à mille raies, trois jupons en lainage dont un en carbonnière et deux en flanelle et une chemise en grosse toile marquée AB. Dans la paire de poches bleues à raies blanches se trouvait un mouchoir et un dé à coudre. Enfin, elle était chaussée de gros souliers garnis de clous à deux têtes et de gros bas en laine grise.
Suivant la déclaration du commissaire de police, accompagné Mr Leboucher, médecin à Eu, le corps aurait séjourné de huit à douze jours dans l’eau.
Biographie de la jeune femme noyée :
Mais qui est cette jeune femme retrouvée noyée ?
Trois jours plus tard, le cadavre a été reconnu pour être celui de la nommée Marie Victoire Marcelline Bouvier, fille naturelle de Marie Euphrasie Appoline , née à Criel sur Mer le 5 novembre 1833, épouse de Pierre Adrien Alphonse Denis, mariés le douze avril 1853 au même lieu. Elle était donc âgée de 23 ans à son décès.
Que fit son époux pendant les huit à douze jours de la disparition de sa femme ? A t-il signalé sa disparition ? Pourquoi n’a t-elle pas été reconnu aussitôt étant donné qu’elle habitait les environs du lieu du décès ?
On connaît peu de choses sur la courte vie de Marcelline. Est-elle allée à l’école ?Depuis 1804, à Criel sur Mer, l’enseignement des filles est donné par les religieuses de l’hospice faisant fonction d’institutrice. En 1846, âgée de 14 ans, elle est placée chez le couple Fromentin Ursin, arpenteur, et son épouse Houssois Euphrosine et leur fille marie âgée d’un an qui habitait la grande rue, à Criel sur Mer. Sur le recensement de l’époque, ele est mentionnée comme enfant naturelle adoptive. Houssois Euphrosine a peut-être un lien familial avec Marie Marguerite Reine Houssois, grand-mère de Marcelline.
Le 18 février 1853, à Tocqueville sur Eu, Marcelline accouche d’un fils naturel, lequel enfant est reconnu par son futur époux Pierre Denis. Elle est alors domestique. Il sera nommé Marcellus Albert. Je retrouve ce dernier à Kourou, en Guyane française, où il meurt , le 1 décembre 1889, à l’âge de 36 ans, au chantier forestier de Bourdonville où il demeurait. J’apprends par la suite qu’il avait été condamné au bagne un an auparavant.
Pierre Adrien Alphonse Denis est aussi un fils naturel, né le 25 avril 1831, à Ponts et Marais, lieu ou travaillait sa mère Marie Rose Denis comme domestique. Pour info au passage, cette dernière aura seize enfants naturels entre 1822 et 1847. Peut-être un record !(ceci fera l’objet d’un prochain article)
Dix mois après le décès de son épouse Marcelline, Pierre Adrien se marie en secondes noces, le 11 janvier 1858, à Glicourt, avec Marie Félicité Renet.
Les initiales A B sur la chemise de toile :
Après quelques recherches généalogiques familiales, on s’aperçoit que sa mère se nommait Marie Euphasie Appoline Bouvier ; d’où les initiales A B. Elle portait donc une chemise de sa mère. A cette époque, il était courant de récupérer des vêtements ou de se les transmettre.
Le lieu du décès :
On mentionne sur l’acte de décès que le corps de Marcelline a été retrouvé près d’une prairie dite « le Bel ». Pourquoi ce nom donné à une prairie ?
Le terme de besle, baile ou baisle est un nom donné à la basse cour d’un château ou d’une zone enceinte par une fortification castrale.
L’abbé Cochet nous dit ceci lors de sa visite en 1846, à Criel sur Mer : « Lorsqu’on descend la côte de Criel, les yeux plongent d’abord sur une vieille enceinte carrée toute remplie de maçonnerie et de robustes murailles ; cette ruine, c’est le vieux château de Criel, c’est la baronnie du baile, assise dans la vallée et dont l’hyères remplissait autrefois les douves féodales. »
Ce château était situé dans la vallée, non loin de l’hyères. A côté du château fut construit une église devenue chapelle sous le nom de Saint Léonard du baile qui fut desservi par un chanoine jusqu’en 1664. Il n’en reste aussi que des ruines.
Il est donc probable que le cadavre de Marcelline fut retrouvé dans l’hyères, près de la prairie où se situe les ruines du château.
Epilogue :
Prenons le temps de découvrir nos ancêtres ainsi que l’histoire familiale qu’ils ont laissé derrière eux. Derrière les noms et les dates, se cachent des vies remplies de peines, de joie, d’amour. Que nous soyons conscients ou pas de notre histoire, nous sommes tous un maillon de cette chaîne.
F.Renout
(Administrateur cgpcsm)
Sources :
Archives départementales (Registres de Criel sur mer -décès acte 14 vue 9)
Gilloudifs (les remparts de Criel sur Mer)
Jean Benoit Désiré Cochet (les églises de l’arrondissement de Dieppe-1846)
Gallica (Documents/ Société de l’histoire de Normandie-1 janvier 1937)
Jean Vacandard (Criel sur Mer)






