Les seize enfants naturels de Marie Rose Denis

jeudi 5 février 2026
par  Francis RENOUT
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(Tous nés de pères inconnus:un record en France ?)

Lors de mes recherches généalogiques sur la famille Denis, je trouve une multitude d’enfants naturels, concernant une jeune femme Marie Rose Denis, au début du XIX ème siècle, dans la région d’Eu. Cette particularité attire mon attention dès les premières naissances. Au fur et à mesure de la lecture des actes, je m’aperçois qu’il y a une naissance pratiquement chaque année de 1822 à 1847, soit pendant 25 années. J’ai l’impression que Marie Rose Denis détient le record de naissances d’enfants naturels en France, avec ses seize enfants, dont huit fils et huit filles……………….

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(photo de famille nombreuse sans lien avec l’histoire)

Biographie de Marie Rose :

Marie Rose nait le 14 thermidor de l’an IX (2 août 1801), à Saint Pierre en Val, petit village de 520 habitants, à proximité de la vallée de la bresle et à environ une lieue des trois villes sœurs (Eu, Mers, le Tréport), niché dans une valleuse du Pays de Caux. C’est aussi dans ce village que nait en 1807 Alexandre Nicolas Theroulde, qui deviendra fabricant de jouets et d’automates (un des plus grands constructeurs d’automates mécaniques).

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Ses ancêtres sont originaires de Saint Pierre en Val depuis au moins le XVI ème siècle. Son père, Jean Nicolas épouse en premières noces Marie Anne Halbourg, le 7 août 1792, à Ponts et Marais. Marie Rose est la troisième enfant du couple qui en compte cinq. Jean Nicolas est domestique, journalier et carillonneur. Son grand-père Nicolas dit « Leveillé » est enrôlé à 27 ans, en 1756, dans la compagnie "Gallye" avec le grade de soldat.Il est décrit ainsi : taille 5 pieds 3 pouces, cheveux et barbe châtains fournis, yeux bleus, visage rond et plein, le nez bien fait.

Pour conclure avec les ancêtres de cette famille très riche d’événements à chaque génération, on constate que différents membres au cours du XVIII ème siècle sont marchands tuiliers, tuiliers, couvreur en tuiles, briquetier ou chaufournier. Pourtant, on ne trouve aucune trace d’exploitation d’argile ou d’installation de fours nécessaires à ces professions dans ce village.

Sa vie professionnelle :

Au cours de sa vie professionnelle, Marie Rose est mentionnée comme domestique, servante puis ménagère. On la retrouve présente dans plusieurs villages environnants : Ponts et Marais entre 1822 et 1833 ; Incheville entre 1834 et 1838 ; et à Eu de 1839 à 1878. En 1841, elle est domestique chez Pierre Thilcoque, charpentier, et son épouse Isabelle Coulon, à Ponts et Marais.

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(Photo d’une domestique au XIX ème siècle)

Naissances, décès et mariage des enfants :

Les huit premiers enfants naissent à Ponts et Marais entre 1822 et 1833. Les quatre suivants naissent à Incheville, entre 1834 et 1838. Concernant les quatre derniers, ceux-ci naissent à Eu, au faubourg Mathomesnil, entre 1840 et 1847. Sept enfants décèdent en bas âge.

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Marie Rose est présente et consentante au mariage de son troisième fils Charles Albert le 8 novembre 1853, à Criel sur Mer. Au moins trois de ses enfants se marient. Le dernier de ses fils Henry Louis aura une fille en 1874 qui sera prénommée Marie Rose Denise.

Apparemment, Marie Rose avait des liens familiaux avec ses enfants. Comment a t-elle fait pour pouvoir les élever en étant seule et en devant travailler ?

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Les conditions de travail :

A l’époque, les jeunes filles de conditions modestes n’avaient pas d’autre choix que de se placer. Elles venaient de la campagne qui n’avaient guère d’emplois à leur proposer. La société ne prévoyait pas de leur offrir une instruction. Elles étaient placer vers l’âge de 14 ans. Dans les sources historiques au XIX éme siècle, l’une des professions les plus fréquentes est celle de domestique.

Les servantes sont présentes aussi bien en ville qu’à la campagne. Elles travaillent chez des particuliers, maisons bourgeoises, fermes, des institutions religieuses, établissements hospitaliers etc..Elles habitent souvent chez l’employeur. Elles reçoivent un salaire et sont nourries et logées. Elles sont appelées « bonnes » (terme qui se répand à partir de 1830), « soubrettes » (synonyme de petite servante) ou encore « Bonniches » quand elles travaillent à la ferme.

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Le travail d’une servante ou d’une domestique au quotidien était fatiguant. Elle se levait la première pour allumer les poêles en faïence, aller chercher de l’eau pour la cuisine, servir les repas et faire le nettoyage. Entre deux besognes, elle allait faire les courses ce qui lui permettait de sortir de la maison et de pouvoir bavarder un peu sur la place du village. Leur travail éreintant ne leur amenait guère de remerciements. Au contraire, beaucoup d’entre elles étaient méprisées.

Par ailleurs, elles avaient souvent à faire face aux avances du maître de maison ou de ses fils, en sachant que la maîtresse de maison fermait les yeux. La promiscuité entre domestiques permettaient aussi certaines relations. Lorsqu’elle était enceinte, accusée d’immoralité et de vice, elle était jetée dehors et se retrouvait sans travail et sans toit. L’employeur n’avait nul besoin de trouver un motif.

La domesticité au XIX ème et début du XX eme siècle :

https://magenealogie.eklablog.com/la-domesticite-au-19e-et-debut-du-20eme-siecle-3-a127088356

La dépendance des servantes vis à vis de leurs maîtres trouva son point d’orgue avec le livret de domestique obligatoire établi par décret du 3 octobre 1810 ; puis celui du 1 août 1853 ; qui servait de moyen de contrôle et de pression. La maîtresse de maison y inscrivait la période d’emploi et le poste occupé et rédigeait un bref certificat. Seule une femme dont le livret était complet pouvait espérer trouver une nouvelle place. Par contre, ce livret n’a jamais vraiment été mis en application, ni vraiment suivi d’effet.

Le livret de domestique :

(Suivant l’Ordonnance de police du 1 août 1853)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6451910b

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Droits des femmes enceintes au début du XIX ème siècle :

Sous l’ancien régime, les tribunaux pouvaient contraindre un homme à payer les frais d’accouchement et l’entretien de son enfant. Faute d’obtenir le mariage, les filles avaient légalement droit à une aide financière immédiate. A partir du XVIII éme siècle, les femmes sont de moins en moins protégées contre les séducteurs.

Par la suite, le code civil de 1804, interdit la recherche de paternité, sauf en cas d’enlèvement. Désormais, un enfant naturel repose exclusivement sur la femme non mariée, c’est à dire sur la fille mère. L’incapacité civile de la femme explique l’augmentation du nombre des enfants illégitimes et abandonnés pour certains au XIX ème siècle. Victimes d’un pouvoir avant tout masculin, les femmes seules sont obligées de résoudre au détriment de leur maternité, le conflit entre vie productive et vie reproductive.

Au XIX ème siècle, l’industrialisation, l’urbanisation et l’exode rural contribuent à appauvrir une large frange de la population privée des vieilles solidarités villageoises.

On considère, selon les calculs du docteur Bertillon, que le taux de mortalité infantile en Seine Inférieure, en 1860, atteint 31 % et qu’il est plus important concernant les enfants illégitimes. Dans le cas de Marie Rose, sept enfants sur seize meurt en bas âge, souvent avant deux ans.

Epilogue :

Marie Rose Denis décède le 2 avril 1878 à l’hôpital des malades, à Eu, à 4h, âgée de 76 ans. Elle demeurait dans l’établissement depuis quelques temps déjà. Elle est mentionnée célibataire sur l’acte de décès.

F.Renout
(Administrateur cgpcsm)

Sources :
Recherche personnelle famille Denis
Archives départementales de Seine Maritime (Actes d’état civil)
Généacaux (base de données)
Ivan Jablonka (histoire des enfants de l’assistance publique-2006)
Ivan Jablonka (la mort chez l’enfant au XIX éme siècle)
Mireille Schlup (la vie des femmes domestiques-2018)
Institut national d’études démographique (carte de l’illigitimité)