Cauchois et filles du Roy en Nouvelle France
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Savez-vous pour quoi a été signée le 23 septembre 1981 une étonnante charte de jumelage entre Hautot -Saint-Sulpice ,petit village cauchois, non loin d’Yvetot et Rivière-Ouelle, bourgade située sur le bord du Saint Laurent à 150 kilomètres au Nord- Est de Québec ? Laissez -moi vous conter une histoire vieille de plusieurs siècles.
Le 3 septembre 1642 est baptisé, dans l’église d’Hautot-Saint-Sulpice, Robert Levesque ,fils de Pierre Levesque et de marie Gaumont, il est le premier né de la famille, suivront trois autres garçons, François, Jean et un deuxième Jean, le premier étant décédé. Robert a six ans quand son père meurt. Sa mère qui l’élève disparaît à son tour alors que Robert atteint ses dix-huit ans. Le voici, orphelin et sans grandes ressources.
Non loin de là vit à Cliponville un seigneur de très ancienne noblesse, Jean Deschamps de Bois-Hebert, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, qui a de très nombreux enfants. Quel avenir leur assurer ? C’est un souci. Pour les filles, la situation est assez simple : elles se marient ou se font religieuses. Pour les garçons ,un dehors de l’aîné qui hérite du titre, ils ont le choix entre la carrière ecclésiastique et la carrière des armes.
En ce début du XVII siècle, s’ouvre une autre possibilité : partir au-delà de l’océan pour défricher une terre en Nouvelle France. C’est le choix que fait en 1671 Jean-Baptiste Deschamps, sieur de la Bouteillerie (un titre qui lui vient de sa grand-mère), fils cadet de Jean Deschamps, il a 25 ans. Mais, en homme avisé ,il ne veut pas partir seul, il veut emmener avec lui des hommes de métier, robustes et libres pour l’aider à défricher les terres. C’est ainsi qu’il s’attache, Jacques Thiboutot, charpentier, originaire de Cliponville, comme lui, qui n’a pas encore 20 ans, Damien Berubé, maçon, de Rocquefort , village tout proche, âgé de 20 ans et Robert Levesque d’Hautot-Saint-Sulpice, le plus âgé, 29 ans, un autre charpentier. Ces hommes ,dans la force de l’âge, n’ont rien à perdre .François Deschamps paiera leur traversée, leur assurera le gîte et le couvert pendant trois ans pendant lesquels ils travailleront pour lui. Ensuite il les aidera à s’établir. L’accord est conclu. Ils partent pour Dieppe, à une cinquantaine de kilomètres de leurs petits villages du plateau cauchois.
La fin juin 1671, ces hommes découvrent pour la première fois la mer, ils se dirigent vers un navire, long de 24 mètres, qui leur paraît immense, le Saint Jean-Baptiste. Quelle surprise, au pied du navire, un grand rassemblement de jeunes femmes, peut-être une trentaine . Un matelot leur explique :
– Ces filles -là, elles vont peupler la Nouvelle France.
A quoi Jean-Baptiste Deschamps ajoute :
– Oui, le Québec, manque de femmes ! Sa majesté Louis XIV et son ministre Colbert dans leur grande sagesse, ont décidé d’en envoyer. Plusieurs convois sont partis depuis une dizaine d’années.
Est-ce Robert Levesque qui demande ?
– Mais comment on les trouve ?
– Eh bien, ce sont souvent des orphelines qui viennent des hôpitaux de Paris ou de Rouen et auxquelles le roi offre une dot.
(C’est pour quoi on les appellera plus tard les filles du Roy).

Nos Normands aimeraient bien lier conversation avec l’une ou l’autre, mais pas question, elles sont étroitement surveillées. Dans un sourire, leur guide conclut : « Peut-être que l’une de ces jeunes femmes deviendra votre épouse. » Qui sait ? Quand même Jacques , Damien et Robert trouvent que c’est là une bien drôle de manière de pratiquer. Pendant qu’ils conversaient, on a chargé toutes sortes de marchandises dans le bateau et même une dizaine d’ânes. C’est parti, pour deux mois de traversée, si tout se passe bien…
Jean-Baptiste Deschamps arrive à Québec aux environs du 15 août 1671.L’intendant de la Nouvelle France, Jean Talon, se réjouit de sa venue : « Si des gens de cette qualité prennent aisément cette route, bientôt le Canada se remplira de personnes capables de le bien soutenir. » Le petit groupe remonte le Saint-Laurent jusqu’ à Rivière-Ouelle.
C’est là, à 150 kilomètres de Québec, que Jean Talon accorde à Jean-Baptiste, le 29 octobre 1672, une concession des deux côtés de la rivière (C’est ainsi que Rivière-Ouelle a pu célébrer en 1972 son troisième centenaire.) L’endroit est favorable à une installation, la terre est fertile, la rivière riche en poissons, des saumons mais aussi des anguilles et des marsouins. La place en outre n’est pas trop exposée aux attaques des Iroquois. Quelques jours avant le 24 octobre, Jean-Baptiste Deschamps s’est marié à Notre Dame de Québec avec Catherine Macard , une toute jeune fille de 17 ans, née à Québec , arrière-petite-fille des premiers colons venus du Perche, Marie Rollet et Louis Hébert, l’apothicaire. L’intendant Jean Talon et le gouverneur de la Nouvelle France ,le comte de Frontenac a assisté au mariage, avec des représentants de la haute société québécoise.
Les compagnons de Jean-Baptiste Deschamps, comme ils s’y sont engagés, l’aident à construire sa première demeure à Rivière-Ouelle. Une fois ces premiers travaux effectués, Jean-Baptiste Deschamps rétrocède une partie de sa concession à ceux qu’il a entraînés avec lui dans l’aventure. C’est Robert Lévesque qui obtient en premier une concession près de la rivière d’une douzaine d’arpents et une autre au lieu-dit la grande anse en1674. Jacques Thiboutot et Damien Berubé en obtiennent une en 1676.Cela suppose évidemment qu’ils versent une redevance, on appelle cela alors un cens, à Jean-Baptiste Deschamps, leur seigneur, en espèces trébuchantes ou en nature. Par exemple Robert Levesque s’engage à verser à son seigneur six chapons vifs pour la première terre, 20 sols tournois pour la deuxième, un vingtième de tous les saumons pêchés, ainsi que 15 sols en cens pour l’ensemble de la concession. Ces paiements sont dus chaque année à la Saint-Martin. Il s’engage également à faire moudre son grain au moulin seigneurial lorsqu’il y en aura un. Robert Levesque, Jacques Thiboutot et Damien Bérubé sont ainsi les premiers censitaires de la seigneurie de la Bouteillerie appartenant à Jean-Baptiste Deschamps.
En même temps nos jeunes Cauchois ont songé à fonder une famille. Jacques Thiboutot se marie le premier. IL épouse Marie Boucher, petite fille de colons percherons à la toute nouvelle paroisse Notre-Dame de liesse à Rivière Ouelle, le 14 septembre 1675 . Puis Robert Levesque épouse le 22 avril 1679 à la paroisse de l’Ange Gardien, village en face de l’île d’Orléans, près de Québec, Marguerite Chevalier, une jeune veuve.
Lui sait signer, elle ne le sait pas. Marguerite est une fille du Roy. Elle est arrivée en août 1671 en Nouvelle France mais sur un autre bateau que Robert Levesque, sans doute sur le Prince Maurice. Elle est normande, de petite noblesse, peut-être de la paroisse Saint Jacques de Dieppe. A peine arrivée en Nouvelle France, elle se marie à Notre Dame de Québec avec Guillaume Lecanteur, le 19 octobre 1671.
Il vient de Beaumont-en-Auge, dans le diocèse de Lisieux. Quand il décède quelques années plus tard Jeanne a deux enfants . Il a été écrit que son premier mari ne lui laissait que des dettes et des enfants. Alors Robert Levesque, quand il épouse Jeanne Chevalier, prend en charge en même temps les enfants de son premier mariage. Ensuite la famille s’agrandira de six autres enfants dont seuls trois parviendront à l’âge adulte.
Quelques mois après Robert Levesque, le 22 août 1679, Damien Berubé se marie à son tour, à Notre-Dame-de-Bonsecours de l’Islet, sur le bord du Saint Laurent, avec une autre fille du Roy, Jeanne Savonnet.Elle aussi est veuve, elle est arrivée en 1670 au Québec, venant de l’hôpital de la Pitié à Paris où sa mère veuve contrainte par la misère l’avait déposée. Peu de temps après son arrivée au Québec ,elle s’est mariée avec Jean Soucy dit Lavigne, ancien soldat du régiment de Carignan ,venu combattre les Iroquois et originaire d’ Abbeville .Quand celui-ci se noie ,elle se retrouve veuve avec quatre jeunes enfants :deux filles et deux garçons .Elle aura quatre autres enfants avec Damien Berubé .1 fille et 3 garçons .
Les deux Jeanne, les épouses de Robert Levesque et Damien Berubé ont des parcours de vies très semblables, toutes deux filles du Roy, toutes deux veuves avec des enfants et à peu près du même âge, avec deux maris proches du même petit coin de Normandie. Cela crée des liens. La vie s’organise ,les hommes se font, à labelle saison, bûcherons, maçons, charpentiers et cultivateurs. Les femmes souvent enceintes vaquent à leurs occupations, toujours un nourrisson dans les bras. La vie est difficile, il faut supporter les rigueurs de l’hiver canadien , dégager les chemins et pelleter la neige, se garder des accidents et des épidémies, craindre les incursions des Indiens, voire des Anglais ! Mais on fait front, on résiste !
Voici leur situation dix ans après leur arrivée en Nouvelle France. La seigneurie de la Bouteillerie sous l’autorité de Jean-Baptiste Deschamps compte, d’après le recensement de 1681, 62 habitants dont 20 couples ,1 veuve, 41 enfants et 432 arpents de terre défrichés.
Jean-Baptiste Deschamps, sieur de la Bouteillerie a 37 ans, Catherine Macart sa femme 24, ils ont trois enfants, Charles 7 ans, Jean cinq ans, Louis 3 ans, un domestique François 15 ans, ils possèdent 3 fusils ,12 bêtes à corne et 15 arpents de terres défrichées.
Jacques Thiboutot a 29 ans, il est devenu boulanger, Marie Boucher sa femme a 20 ans .Ils ont 2 enfants, Adrien 3 ans, Marie 1an.Ils possèdent 1 fusil ,10 bêtes à corne ,7 arpents de terres défrichées.
Robert Levesque a 40 ans, Il est charpentier, Jeanne Chevalier, sa femme a 36 ans. Ils ont trois enfants, Nicolas 9 ans Charles 7 ans, François 2 ans. (Les deux premiers enfants sont issus du premier mariage de Jeanne Chevalier.) François, premier né du couple Levesque-Chevalier a été baptisé dans la demeure de Jean-Baptiste Deschamps et celui-ci est son parrain. La famille possède 4 fusils,11 bêtes à corne ,10 arpents de terres défrichées.
Damien Berubé a 30 ans, il est maçon, sa femme jeanne Savonnet a 34 ans. Ils ont 5 enfants, Anne 10, Pierre 9 ans, marie 7 ans Guillaume 6 ans. Jeanne 1an. Seule la petite Jeanne est la fille de Damien. Ils possèdent un fusil ,6 bêtes à corne, 10 arpents de terres défrichées.
C’est la même année que meurt en couches la femme de Jean-Baptiste Deschamps, Catherine Macart, à 25 ans, en mettant au monde son cinquième garçon, enfant qui ne survivra pas. Son mari élèvera ses enfants sans se remarier pendant longtemps tandis que deux autres garçons, Pierre et Joseph naissent dans la maison de Robert Lévesque et Jeanne Chevalier. Sans doute Robert participe-t-il à la construction de la première église qui prend le nom de Notre Dame de Liesse, entourée d’un cimetière sur un terrain cédé par Jean-Baptiste Deschamps, une construction d’autant plus utile qu’en 1688 une grave épidémie ravage la seigneurie, peut-être était-ce la variole. On n’est loin de Québec et de son Hôtel-Dieu et bien sûr il n’y a encore aucun médecin. Aussi on compte beaucoup de décès. Pendant cet hiver-là, Robert Levesque perd deux jeunes enfants, prénommés tous deux Jean-Baptiste. Les mois de février et mars 1688 sont particulièrement cruels pour nos Cauchois : le 25 février meurt Jacques Thiboutot. Quelques jours plus tard, le 7 mars Damiens Berubé disparaît à son tour. Sa femme, Jeanne Savonnet attend son huitième enfant.
Ainsi, à la fin de l’année 1688 , du petit groupe qui partit du pays cauchois en 1671 ne reste plus en Nouvelle France que Jean-Baptiste Deschamps leur guide et le charpentier Robert Levesque. Le village compte deux autres veuves. Mais dans les conditions extrêmes de ce pays il n’est pas possible de rester seule longtemps. Marie Bouchet, la veuve de jacques Thiboutot se remarie quelque mois après avec François Autin, Ces deux-là obtiennent une concession sur la Seigneurie de la Bouteillerie et ils auront 8 enfants. Jeanne Savonnet attendra plus longtemps pour se remarier
Bientôt un nouveau curé s’installe à Rivière-Ouelle, l’abbé Pierre de Francheville, né au Québec. Le curé est un personnage essentiel de la Seigneurie, il ne se contente pas de célébrer baptêmes mariages et enterrements, il contrôle la conduite de ses paroissiens et veille au respect par tous des règles et rites de l’église catholique, remplissant en outre avec exactitude les registres paroissiaux. C’est cet abbé qui n’a pas peur des fusils , qui exhorte ses paroissiens en 1690 alors que 32 navires anglais les menacent ,descendant le Saint Laurent sous le commandement de Williams Phips dans le but de prendre Québec :
« Mes amis, je vous en supplie ,faites votre devoir, défendez votre village vaillamment ,en bons catholiques que vous êtes , repoussez ces mécréants ,il en va de votre salut sur terre comme au ciel .Que personne ne fléchisse et que Dieu et Notre-Dame de Liesse vous viennent en aide. »
Une quarantaine de villageois s’arment et les Anglais reculent ! Ceux qui ont participé à cette action les Québécois les appellent depuis lors « Les héros de Rivière-Ouelle. Robert Levesque est de ceux-là, François Autin aussi, qui a épousé la veuve de Jacques Thiboutot et les jeunes Letandeur, enfants du premier mariage de Jeanne Chevalier.
Après cet exploit, la vie quotidienne reprend son cours avec ses joies et ses peines, Robert Levesque perd une petite fille, juste après sa naissance et deux ans plus tard, c’est Nicolas letandeur l’ainé des fils que Jeanne Chevalier a eu avec son premier mari qui décède à 20 ans. Quelques années après, Jeanne Savonné, veuve de Damien Berubé, se marie pour la troisième fois, le 7 novembre 1692 avec François Miville , veuf et également chargé de famille nombreuse. Il est originaire de Saintonge. François Miville a 57 ans et Jeanne a dépassé la quarantaine. Ils auront encore une petite fille, Françoise. Et Jeanne survivra à ce troisième mari.
Quand Robert Delestre décède à 57 ans en 1699 , on peut dire que sur le plan matériel, il a réussi sa vie, : au fil des ans il a agrandi son domaine et il n’aurait jamais pu connaître pareille situation s’il était resté dans son petit village d’Hautot -Saint-Sulpice mais il a connu aussi de nombreux deuils, perdu ses amis cauchois et plusieurs de ses enfants, sans avoir revu son pays natal.
Il laisse à ses trois fils célibataires un bel héritage .Charles a 19 ans ,Pierre 17 ans ,et Joseph 15 ans ,ces trois-là sont déjà au travail, ils vont bientôt se marier avec des filles du pays et donneront une grande partie de la descendance des Levesque du Québec.Jeanne Chevalier est veuve pour la deuxième fois, elle va se remarier avec un homme qui ne lui est pas inconnu, Jean- Baptiste Deschamps, sieur de la Bouteillerie ,veuf depuis près de vingt ans, avec lequel son précédent mari avait quitté le pays de Caux, il y a bien longtemps.
Elle n’est plus en âge d’avoir des enfants. Ils ne vivront pas longtemps ensemble. Jean-Baptiste Deschamps décède le 15 décembre 1703, il n’avait pas encore 60 ans, suite à une nouvelle épidémie et est enterré sous son banc seigneurial dans l’église Notre-Dame-de-Liesse de Rivière-Ouelle. Jeanne Chevalier est veuve pour la troisième fois, elle ne se remariera pas et survivra 13 ans à son troisième mari. Comme son amie Jeanne Savonné, elle a été mariée trois fois, veuve trois fois, tout en élevant de nombreux enfants dans des conditions difficiles. Assurément ces filles du Roy ne manquaient pas de santé et de courage.
Quelles traces reste-t-il de ces courageux colons de la Nouvelle France dans le pays de Caux ?
Une plaque à Hautot-Saint-Sulpice sur le mur de la mairie rappelant le souvenir de Robert Levesque avec cette inscription :Monsieur René Levesque, premier ministre du Québec a dévoilé cette plaque le 30 juin 1983 en souvenir de son ancêtre Robert Levesque né dans cette paroisse le 3 septembre 1642 .
Une autre plaque en l’église Saint Jacques de Dieppe honore son épouse, Jeanne Chevalier :
En hommage à Jeanne Marguerite Chevalier qui a quitté Dieppe pour Québec en juin 1671 comme fille du Roy.Elle a fondé une famille avec Robert Levesque à Rivière-Ouelle où elle est décédée le 24 novembre 1716.
Septembre 2017
Association Levesque Inc.
Cette association regroupe sous la bannière courage et labeur les descendants de Robert Levesque.
Il existe aussi au Québec une association qui regroupe les descendants de Damien Berubé et une autre pour ceux de Jacques Thipoutot.
Aujourd’hui il n’est pas rare que des Québécois viennent en Normandie sur les traces de leurs ancêtres, fidèles à leur devise : « Je me souviens. », une devise qu’il nous plaît de partager.
Martine Hautot
(Adhérente cgpcsm)
Sources :
Archives départementales de la Seine-Maritime
Site de Lynne C.Levesque ,historienne https://www.lynnelevesque.com
The French Canadian Genealogist https://www.tfcg.ca/robertlevesque-et-jeannechevalier














