La trombe de Montville en 1845
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Le dérèglement climatique qui multiplie les tornades, cyclones, inondations, canicules, n’est pas un phénomène nouveau. Un regard dans le passé, permet de voir que nos ancêtres ont vécu des périodes difficiles, ponctuées d’événements souvent dramatiques. En 1845, le 19 août, une trombe dévaste la vallée du Cailly, faisant soixante quinze morts et plus de cent blessés. Ce fut la plus violente tornade de l’histoire de France.
Cet événement a fait de nombreux écrits que l’on retrouve dans le journal de Rouen entre le 20 et 23 août et dans des textes d’écrivains locaux contemporains de l’événement. Eugène Noël, (1816/1893), écrivain, est l’un de ceux là. Domicilié au hameau du Tôt, entre Clères et Montville, témoin du passage de la tornade, il participe aux secours et écrira ce qui suit :
« L’effroyable nouvelle, en quelques instants, se répandit par toute la contrée:tout Rouen, en moins de deux heures, se transporta, se bouscula dans l’étroite vallée.Partout les magasins, les ateliers se fermèrent:les travaux de déblaiements pour retrouver les morts durèrent jusqu’au matin du 20 août. »
Gustave Flaubert en évoque aussi l’horreur dans ses correspondances.
Le déroulement des faits :
En ce matin du 19 août, la journée promet d’être belle. Mais, vers midi, une atmosphère lourde et accablante précède un orage. Celui-ci se déclare à Rouen, avec de fortes rafales de vent, qui s’engouffrent dans le sillon de la vallée du Cailly. Ceux-ci se mettent à tournoyer, formant une sorte de cône, d’un diamètre de huit à dix mètres, d’où jaillissent des éclairs. La trombe avait la forme d’un cône tronqué. Celle-ci formée près du Houlme acquiert une force inouïe, et commence à emporter tout ce qui se trouve sur son passage :des maisons, des arbres, des granges, des toitures, des bestiaux etc.…
Selon un récit anonyme de cette tornade, paru dans le « magasin pittoresque » en 1871, des mariniers ont vu cette tornade se former sur la seine au pied des falaises de Canteleu. Elle se dirigeait du sud-est au sud-ouest. Elle s’élança dans la vallée de Maromme et se dirigea vers Bondeville, Malaunay et Montville.
Dans sa course effrénée, elle détruit des usines de textile à Malaunay et Montville, et balaye des territoires agricoles, des forêts, des lieux habités. Quatre d’entre-elles s’écroulent faisant de nombreuses victimes parmi les ouvriers présents. Ces derniers, surpris en plein travail, sont projetés dans les airs ou ensevelis sous les décombres. Les registres et témoins de l’époque rapportent que plusieurs habitations sont détruites. Selon le journal « la presse » :
l’intérieur des filatures ressemble à une « boucherie de chair humaine ». Parmi les rescapés, Mr Neveu, qui vient de sortir de son établissement et qui se dirige vers sa maison d’habitation, située à cent mètres. Il entend un horrible fracas et se retourne. Sa fabrique avait disparue. Saisi de vertiges, il se retourne encore pour fuir vers sa maison. Il vit celle-ci s’écrouler et pense que sa mère est sans doute écrasée. Il se précipite au milieu des débris et réussit à la sauver ainsi que deux domestiques.
Au houlme, la trombe renverse la sécherie de la fabrique d’indiennes de Mrs Rouff et Shlumberger, et enlève une grande partie des toitures de l’établissement.
Les vents sont alors estimés à plus de 320 kms/heure, sur une largeur de 300 mètres. Ils vont parcourir plus de quinze kms. C’est un phénomène rare, jamais vu dans notre région.
Après Montville, la trombe perd de sa puissance et ne fait plus de victimes. Elle regagne les hauteurs d’Eslettes et d’Enceaumeville, la Houssaye, Bosc le Hard, Auffay puis se dirige vers Clères. Ensuite, elle descend dans la vallée et bifurque dans la plaine vers la vallée de la scie et d’Arques.
On retrouve divers objets provenant des filatures ;des planches, des ardoises, etc... jusqu’à Saint Victor, Auffay et Torcy le grand, villages situés à une trentaine de kms.
Plus de trois cent ouvriers furent ensevelis sous les décombres. Soixante périrent sur le coup. Sur les cent soixante dix blessés, quinze succombèrent des suites de leurs blessures.
A la filature Picquot, on trouva un jeune enfant blotti dans un panier à coton, miraculeusement en vie. Sa mère eut moins de chance. On découvrit son corps entre les cardes et le mur.
Le déroulement des secours :
Des dizaines de cadavres et des blessés, parfois horriblement mutilés, sont extraits des débris par les habitants des alentours venus porter secours. Alors qu’on retire de chez Piquot les cadavres en lambeaux de deux jeunes filles, leur mère nommée Gilles les reconnaît et, de douleur, se jette dans la rivière , mais on s’empressa de la sauver, avant qu’elle ne se noie.
Quatre compagnie du 21 ème régiment et cinq brigades de gendarmerie, se sont rendus sur place, pour aider les habitants à déblayer. Ce travail continua toute la nuit avec persévérance, malgré les violentes averses.
Les premiers secours sont dispensés par les médecins Ulysse Lesauvage, Ferdinand Châtel, médecin de Montville et par les docteurs Aimable Hulard, 30 ans, Flaubert et Blanche, venus de Rouen.
Un hôtel local « le cheval noir », appartenant à Louis Pisiaux, est transformé en hôpital. La pupart des corps furent reconnus par Prosper Muturel, maître vannier à Montville.
Sur la grande place de Montville, dans la salle de danse, on installa vingt cinq à trente lits alignés sur trois rangs, pour accueillir les blessés.
Le préfet Henri Dupont Delporte supervise les opérations, et lance un appel à la solidarité. Immédiatement celle-ci s’organise sous forme de souscriptions, pour réunir les fonds nécessaires, afin de secourir les familles les plus éprouvées. A Rouen, des souscriptions publiques et des spectacles de bienfaisance viennent en aide aux familles des victimes. Vous pouvez retrouver les montants des souscriptions sur le journal de Rouen.
Eugène Noël, témoin de la catastrophe, participe aux secours avec Charles Michelet (fils de l’historien Jules Michelet) qui fait partie des rescapés. Au moment du passage de la trombe, il se promenait dans les bois.
Parmi les nombreuses victimes, on trouve Sénateur Pompée Lacaille âgé de 9 ans et 11 mois, employé dans une filature. C’est la plus jeune victime de ce drame.
La vallée du Cailly :
Cette vallée a la particularité d’être un bastion prospère de l’industrie textile. Les filatures, alimentées par les eaux du Cailly, emploient des centaines d’ouvriers, souvent venus d’autres régions comme de la Manche. Parmi celles-ci, il y a les filatures Bailleul exploité par Neveu avec 120 ouvriers, Vaillant exploité par Mare frères avec 60 ouvriers et Picquot Deschamps avec 180 ouvriers ;symboles à l’époque de modernité et de solidité.
La filature Bailleul exploité par Mr Neveu, un édifice de quatre étages, s’effondre en premier. Puis, à Montville, c’est le tour des filatures Mare frères et Picquot Deschamps, pourtant neuves et bâties en briques. La cheminée de l’unes d’elles, haute de cent cinquante mètres, est arrachée et projetée au loin.
A la filature Picquot, plusieurs ouvriers occupés au troisième étage, ont été lancés avec la toiture dans la prairie, de l’autre côté de la rivière, et ont été quittes pour des contusions.
Des trois filatures, tout a été écrasé, détruit, rasé. La brique, les poutres, le fer, la fonte étaient broyés et confondus sur le sol.
Vie des habitants après la tornade :
Les propriétaires des filatures auront beaucoup de difficultés à obtenir des indemnisations par leur compagnie d’assurance. Il s’ensuivra de nombreuses enquêtes et procès auprès du tribunal de commerce de Rouen.
La misère s’installera pendant plusieurs années dans la vallée du Cailly. Des ateliers de charité, devenus ateliers nationaux en 1848, viennent en aide à quatre ou cinq cents ouvriers sans travail. Certains sont employés à des travaux de terrassement , sur le chemin de grande communication, que l’on construisait de Montville à Isneauville. Ceux-ci gagnaient 85 centimes par jour ; juste assez pour ne pas mourir de faim.
On parla beaucoup de ses événements par la suite. Les médecins constatèrent un autre genre de mort causé par la trombe. Deux ou trois ouvriers présents dans les filatures au moment du drame, sortis sans contusion, moururent dans les huit jours. L’un d’eux s’éteignit d’un coup, un matin, en prenant son petit déjeuner. D’après les médecins, ce genre de mort est le résultat de la terreur qu’il a éprouvé.
Arbre généalogique collaboratif concernant les victimes :
Cet arbre a été réalisé grâce aux relevés des décès, effectués par Quentin Gravier et Dominique Carpentier, et mis à disposition de tous sur généanet. D’autres personnes ont aidé à la reconstitution des généalogies de toutes les victimes.
Liste des victimes :
https://www.geneanet.org/explore/guide-genealogie/les-hommes-dans-lhistoire/montville-victimes-2
Epilogue :
La tornade de Montville reste un rappel saisissant de la puissance des éléments ainsi que de la fragilité humaine, face à la nature. Cet événement tragique a marqué profondément l’histoire de Montville et de ses environs. Ce phénomène naturel a été ancré dans la mémoire locale.
Un mémorial, au cimetière de Montville, rend hommage à ceux qui ont perdus la vie dans cette catastrophe. Sur la face avant de l’obélisque sont inscrits les mots suivants :
« A la mémoire des victimes de la trombe du 19 août 1845.
Priez Dieu pour le repos de leurs âmes. »
Francis Renout
(Administrateur cgpcsm)
Sources :
Eugène Noël (souvenirs de la trombe de Montville)
Françoise Henault (le haut Cailly, histoire et patrimoine)
Observaoire Keraunos (tornades et orages)
Quentin Gravier et Dominique Carpentier (arbre généalogique collaboratif)
Zurcher et Margollé (trombes et cyclones-1876)
Archives départementales de Seine Maritime










