Sur les traces de nos ancêtres : Querelles de voisinage au XVIII ème siècle
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Si nous avons appris les grandes lignes de notre passé commun sur les bancs de l’école, la petite histoire est peut-être moins connue mais tout aussi intéressante. Allons au plus près de ce qu’ont pu voir nos ancêtres, avec les petits et grands moments de leur vie quotidienne, qui ont fait notre histoire. Au travers d’un document du bailliage de Cany, nous allons découvrir un fait divers, un instant de la vie de plusieurs familles avec ses drames.
Une histoire tragique suivi d’un accident mortel endeuilla une famille cauchoise du village de Bosville, en juillet 1781, suite à une querelle de voisinage.
A cette époque, les deux familles impliquées habitent Bosville. En effet, Jean Levilain y épouse Anne Forcher, le 8 janvier 1746. Quatre enfants vont naitre de cette union dont deux décèderont en bas âge. Parmi les deux enfants encore en vie ; il y a Marie Anne née le 11 avril 1750 et Jean Laurent né le 28 novembre 1751, à Bosville.
Concernant la seconde famille, celle-ci est originaire de Sasseville. En effet, Louis Nigaux y épouse Madeleine Leroy le 16 janvier 1753. Deux enfants vont naitre de cette union : Jacques, le 11 janvier 1754 et Madeleine, le 26 juin 1757. Madeleine est orpheline de père car celui-ci, toilier, décède à l’âge de trente ans, le 16 mars 1757 ; soit trois mois avant sa naissance. Le 13 janvier 1767, Madeleine Leroy, veuve, épouse Adrien Canville, journalier, à Sasseville. Un enfant, Adrien Nicolas va naître le 4 février 1768, à Bosville.
Présentation faite des deux familles, passons à la querelle et la la haine implacable d’Anne Forger et de sa fille Marie Anne à l’encontre de Madeleine Nigaux. Celles-ci accusaient injustement Madeleine, de prétendues calomnies envers elles.
Le samedi 19 juillet 1781, Madeleine était occupée à puiser de l’eau dans la mare de Jacques Gueudeville. Ce dernier âgé de 31 ans, s’était marié le 6 août 1776, à Bosville. Il était propriétaire de plusieurs maisons et de quelques acres de terre. Une des maisons était loué à Charles Lecoutre et a seconde à la veuve Delaporte.
Madeleine vit Anne Forget qui appelle sa fille Marie Anne. Aussitôt cette dernière s’arme d’une batoire et elles s’avançent en direction de Madeleine qui s’en retournait chez elle. Marie Anne Vilain lui jette la batoire au travers des jambes. Puis, Marie Anne ramasse la batoire et lui donne deux coups violents, l’un dans le dos, l’autre derrière la tête. Madeleine se défendit. Ses cris attirèrent l’attention de sa mère. Une explication suivie cette scène cruelle. La mère persuadée de l’innocence de sa fille, voulait mettre fin à cette rixe et alla chercher les témoins des prétendus propos.
Pendant l’absence de Madeleine Leroy, Anne Forcher et sa fille Marie Anne continuèrent à lui porter des coups. Pour se soustraire à leurs folies, Madeleine Nigaux alla se réfugier dans un bâtiment de Jacques Gueudeville. Elle y fut poursuivie par ses deux assaillantes. Jacques Gueudeville, de retour à son domicile, les fit sortir de chez lui. Les coups de batoire pleuvaient toujours, mais Madeleine réussit à l’arracher des mains de Marie Levilain et frappa à son tour Anne Forcher. Un coup donné au hasard fut porté au dessus de l’oeil. Anne Forcher tomba au sol et fut emmené quelques instants plus tard à son domicile. Elle mourut au bout de vingt quatre heures, le dimanche 20 juillet au cours de la nuit.
Suite à cet événement, les faits prouvent que Madeleine Nigaux n’est pas coupable. Tous les témoins de la procédure qui s’ensuivit, la décharge d’un crime volontaire. Tous attestent qu’elle s’est bornée à se défendre. Il paraît même que le procès verbal du médecin qui a examiné le cadavre d’Anne Forcher, dit qu’elle n’est point morte du coup qui l’a renversé. Le médecin présume que le dérangement de ses organes, occasionné par l’impulsion d’une colère violente, serait l’unique cause de sa mort.
Madeleine Nigaut fut condamnée puis graciée par le Roi Louis XVI, en avril 1782. Vous pouvez aller découvrir le document ci-joint du bailliage de Cany qui commence ainsi : « Louis par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre, à tous…... ». A cette époque la seigneurie de Bosville appartenait à Anne Louis Roger de Becdelièvre jusqu’à son décès survenu le 26 juin 1789.
Anne Forcher fut inhumée le lundi 21 juillet 1781, à Bosville, suite au mandement de Mr Heuze, conseiller assesseur au baillage de Cany, en présence de son époux et de son fils Jean, journalier. Son époux Jean, âgé de 75 ans, décédera six ans plus tard, au hameau de Boscmarterre, à Doudeville, où il s’était rendu pour travailler. A cette époque, la retraite n’existait pas. Il sera inhumé le 16 janvier 1787, à Bosville.
Jacques Nigaut, frère de Madeleine, journalier, se marie deux jours après l’inhumation d’Anne Forchet, le 23 juillet 1781, à Bosville avec Victoire Bechet, 25 ans, fileuse.
Madeleine Leroy, fileuse, décède le 4 mai 1808, à Bosville. Quand à Madeleine Nigaut, sa fille, elle habitera Bosville jusqu’à son décès le 29 décembre 1822, à Bosville. Elle est alors âgée de 66 ans.
Autrefois, il pouvait y avoir plusieurs mares publiques dispersées dans un village ou les hameaux des alentours. Elles pourvoyaient aux besoins des habitants qui n’en possédaient pas. En général, c’était un lieu de rencontre convivial.
Que peut-on dire du statut de la femme vers les années 1780 ? Celle-ci doit s’occuper des tâches domestiques de la maison, des enfants, de la préparation des repas, de l’entretien de la cheminée, du potager, de la traite des vaches et des soins aux divers animaux. Elle a le monopole de l’eau : la fontaine, le puits, le lavoir, la mare.
N’en déplaisent aux nostalgiques, le monde de nos ancêtres était souvent dur mais surtout différent. Ces hommes et ces femmes portent notre propre histoire dont nous sommes les descendants. Ceux que Victor Hugo appelait les petits, les « sans grades » ont formé l’immense majorité des hommes et des femmes, qui à leur manière et dans l’ombre, ont forgé l’histoire. Ils ont laissé peu de traces, disparaissant tout aussi vite de nos mémoires. Heureusement que les généalogistes et les historiens font sortir de l’oubli la vie de nos ancêtres.
Francis Renout
(Administrateur cgpcsm)
Sources :
Archives départementales de Seine Maritime (registre 13 BP 109 (1781-1782) Bailliage de Cany)
Jean Louis Beaucarnot (Ainsi vivaient nos ancêtres)
Histoire pour tous (la vie quotidienne de nos ancêtres XVII-XIX ème siècle)



